Stumbling Blocks

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Pierres d’achoppement de Max et Meta Seta Strauss, morts à Auschwitz en 1942

« Pierre d’achoppement » en français, Stolperstein en allemand, stumbling blocks en anglais, tel est le nom d’un projet européen qui vise à placer un « pavé de la mémoire » devant l’entrée du dernier lieu de résidence des victimes du nazisme. Initié par l’artiste allemand Gunter Demnig en 1993, ce projet a pour but de ne pas faire tomber dans l’oubli les personnes mortes en déportation au cours de la Seconde guerre mondiale. Comme le dit Miriam Gillis-Carlebach, la fille du dernier rabbin de Hambourg, ”The stumbling blocks become reminders and voice; they call out, ‘Every human being has a name‘”.

La première pierre a été posée de manière illégale en 1997 à Berlin. Aujourd’hui, plus de 13 000 pierres d’achoppement ont été posées légalement dans plus de 300 lieux, en Allemagne, en Autriche, en Hongrie et aux Pays-Bas. La plaque en laiton comporte toujours les mêmes indications : tout d’abord « Ici habitait » (« Hier wohnte » en allemand, ou plus rarement « Hier arbeitete », c’est-à-dire « Ici travaillait »), suivi du nom, la date de naissance et la date et du lieu de décès de la personne déportée. D’un coût unitaire de 95€, ces pavés sont posés à la demande d’un membre de la famille du déporté, d’associations, … Ces pierres sont installées par Gunter Demnig lui-même qui a conscience de ne pas pouvoir créer six millions de pierres d’achoppement mais qui refuse de fabriquer ces pierres de façon industrielle puisqu’il souhaite avant tout amorcer une réflexion.

Ce projet, qui a suscité la controverse, pose en effet un certain nombre de questions. Tout d’abord, on peut être étonné de la simplicité du projet : un pavé est posé au même niveau que le trottoir, seule la couleur différencie les pierres d’achoppement. Si les riverains des pierres d’achoppement sont invités à les nettoyer régulièrement, ce n’est pas toujours le cas. Les pavés de mémoire passent donc le plus souvent inaperçus : les personnes que j’ai rencontrés ne les avaient pas remarqués, n’arrivaient pas à lire en raison de la trop petite taille (il s’agit d’un carré de 10 cm sur 10 cm).

Plus préoccupant encore, et, à mon avis, l’endroit où ces pavés sont disposés : le sol. Les passants semblent marcher sur ces pavés dans l’indifférence générale. Le fait que les noms soient foulés toute la journée a d’ailleurs constitué une des plus vives critiques émanant de la communauté juive de Krefeld (Allemagne) – un compromis a par la suite été trouvé entre les familles des victimes, la municipalité et les propriétaires des maisons qui ne souhaitaient pas se souvenir chaque jour des atrocités commises par les nazis au cours de la Seconde guerre mondiale.

Pierre d’achoppement du Docteur Franz Lust
Pierre d’achoppement du Docteur Franz Lust

Ces pierres d’achoppement inspirent en effet le plus grand respect et incitent à la réflexion. Les passants qui les remarquent sont saisis par une douleur de la conscience et ils s’arrêtent, sincèrement émus. Une plaque de la mémoire apposée sur la façade des bâtiments n’aurait pas le même impact, les passants seraient beaucoup moins interpellés. Pour autant, ces pavés ne sont pas et ne peuvent pas devenir des lieux de recueillement : littéralement insérés dans les trottoirs, un passant arrêté serait assez vite bousculé et emporté au milieu du flux des piétons – peut-être aussi est-ce pour montrer que les passants doivent continuer leur chemin. Ne pas oublier le passé, y penser mais tout de même avancer dans la rue qui devient une métaphore de la vie. Mais les piétons amènent une seconde critique : les pierres (et donc les noms des déportés) sont foulés en permanence par la foule qui ne les remarque pas toujours. Cette indifférence choque – ou tout du moins met mal à l’aise – un certain nombre de citadins. On peut en effet s’interroger sur la pertinence de l’utilisation de l’espace urbain pour ce projet sous cette forme. Bien sûr, la vérité historique doit être dite, les atrocités commises par les nazis ne doivent pas être oubliées et les noms des victimes doivent être connus mais l’utilisation du trottoir peut surprendre.

Peut-on pour autant dire que les limites de l’art urbain ont été atteintes? Je ne le crois pas. Tout d’abord, l’artiste : Gunter Demnig est connu pour ses messages de paix, il a d’ailleurs reçu des mains du ministère de l’Intérieur allemand, W. Schäuble, et de la ministre allemande de la Justice, Brigitte Zypries, le prix d’ambassadeur de la démocratie et de la tolérance en 2008. Ce projet n’a pas été mis en place dans un but de médiatisation. D’autre part, G. Demnig ne cherche pas à transformer la mémoire en art : on parle d’ailleurs de « projet » et non pas de « projet artistique ». G. Demnig ne cherche pas à transformer la rue, il cherche simplement à rappeler le passé pour ne pas oublier cette période de l’histoire. La rue est donc utilisée comme un moyen d’interpeller, de faire réfléchir les passants. Gunter Demnig a résumé ainsi son projet : « pour pouvoir lire les pierres, on doit s’incliner devant les victimes ». Merci pour cette belle initiative européenne, Monsieur Demnig ! Merci d’avoir réussi à faire de la rue un espace de réflexion !

This entry was written by Clotilde Minster , posted on Thursday September 04 2008at 11:09 pm , filed under Europe, Heritage and Preservation, History, Society and Culture and tagged , , . Bookmark the permalink . Post a comment below or leave a trackback: Trackback URL.

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