Morning Coffee: Café Olimpico

DCORBEIL | Un caffè et un rêve, 2009

« En chemin, la pluie reprend vigueur et me rattrape rue Saint-Viateur. Je plonge, tête première, au Olimpico. La terrasse, partiellement à l’abri de notre climat capricieux, est déjà bondée par une foule bigarrée de fumeurs, accrocs du caffè, de Bobos, de m’as-tu-vus et autres lesbiennes dépravées. Aussi quelques habitués : le fou du village, le boulanger du coin. Une petite fille seule, l’air débile. Et moi, un peu à l’écart, un peu inclus dans le groupe.

Caffè macchiato, que je commande dans un italien trop confiant. On me sert, et je demande un verre d’eau, pour authentifier mon origine catanaise. Je donne un pourboire généreux, nonchalamment, tout en jetant un regard rassuré sur la mine heureuse du barrista. Les affaires sont les affaires, et je ne suis pas un cheap. De toute façon, je calcule qu’on me sert ici un café parmi les meilleurs en ville, pour un prix dérisoire. J’investis donc dans le service, même si ce dernier est toujours un peu laborieux. Et pas très volontaire.

M’installant sur une des tables qui longent la large fenestration, je constate que je suis bien seul ici. Même le fou du village se retrouve au centre d’une petite bande d’hurluberlus. Il reçoit un appel, ça semble important. Peut-être brasse-t-il des affaires. Des trucs louches. La drogue ? je m’interroge. Je penche davantage pour la porno, avec son air de pervers, ses culottes noires et délavées. Son veston vieillot, trop petit pour son ventre protubérant. Sa tête échevelée. Son regard perdu. Il est grotesque et se couvre de ridicule. Malgré tout, le barrista l’interpelle comme on le ferait un ami. Malgré sa mine bête, il fait partie de la place.

Alors que moi je suis seul. Un imposteur, une imposture. Un voyeur même. Un autre type de perversion.

Aussi, depuis que je me réfugie ici, j’ai toujours souhaité demeurer assis dans l’ombre, tout en observant, les yeux cernés par mon chapeau noir, la foule compacte du bar.

On ne s’adresse pas à moi. Parfois un regard, inquisiteur. On me reconnaît certainement : je suis ici presque chaque matin. Mais on ne me parle pas, comme si mon chapeau formait une bulle autour de moi. Une bulle, que j’étends largement, englobant une table et quatre chaises. Trois mètres carrés de céramique. Mon petit dallage de bonheur, de quiétude.

Avant tout, je suis venu me perdre ici parce qu’on me servait un vrai caffè, pas un produit industriel normalisé au léger parfum de surchauffage. Aussi, j’ai immédiatement aimé l’ambiance, qui se compare à celle que l’on retrouve dans ces petits bars de quartier, à Roma ou à Napoli. Le va-et-vient bruyant. Les rires complices, accompagnant les retrouvailles quotidiennes et matinales. Les boiseries, simples et pures. Le plafond, dont les détails métalliques me rappellent les vieilles fournaises de mon enfance. Typiquement montréalais. Et même si je doutais du bon goût des propriétaires, les banderoles et affiches sportives étant trop nombreuses, trop agressives, elles accentuaient néanmoins un petit côté kistch et bohème, sans prétention, qui manque de plus en plus dans cette mégapole où tout doit être design, épuration et fusion des styles.

Je jette un regard circulaire sur l’espace extérieur. Je la scrute, cette intersection cruciale, rues Waverly et Saint-Viateur, largement exposée par-delà une large vitrine qui fait les deux angles, coupée en moitiés par une porte qui marque la diagonale. Un petit voisinage éclectique : Juifs, Italiens, hispanophones et Grecs se séparent historiquement la zone. Sans compter les autres, dont je suis, qui sont inclassables. Déclassés.

Je me demande à l’instant ce qui pourrait m’arriver si je suivais, ne serait-ce qu’une journée, un de ces curieux personnages. Un soupçon de quotidienneté, arraché sans permission à des étrangers, qui ne me remarquent qu’à peine, la mine perdue sous un large chapeau noir. »

Daniel Corbeil is a planner and designer actually living in montreal.

This entry was written by Daniel Corbeil , posted on Tuesday January 19 2010at 05:01 am , filed under Canada, Fiction, Interior Space, Society and Culture and tagged , , , , . Bookmark the permalink . Post a comment below or leave a trackback: Trackback URL.

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