Indiana Jones Arrives in Catania: Taxi Driver

DCORBEIL | L’Etna fume la pipe : 2006

« Je suis à peine débarqué de cet avion trop petit que je pose mes pieds sur la piste. Le bus m’attend sous une pluie froide battue violemment par un vent gonflé d’une chaude humidité. On embarque, on débarque. Dix mètre à peine, tour de bus inutile et paresseux.

Les douaniers me parlent avec mollesse et estampillent mon passeport canadien sans me jeter le moindre regard. Je ne comprend rien de leur anglais, et ils n’essaient même pas de me parler en italien. Traitement éclair, acceptations hâtives. On me force à dégager le maigre espace dédié aux étrangers et je m’engouffre dans les couloirs du terminal, les secousses du vol encore au ventre.

Je prends mon bagage et traverse cet aéroport qui ressemble davantage aux hangars jadis utilisés pour cacher les dirigeables. Structure métallique froide. Aspect mécanique. Couleurs effacées.

Finalement, la pluie a eu le temps de s’épuiser, laissant largement la place à ce vent toujours plus fort. Les palmiers plient sous son poids. Au passage, j’ai peur qu’ils me fouettent et me projettent jusqu’en Afrique.

Cet aéroport est franchement un tas de ferraille. Chose constatée, je remarque que pousse à dix mètres de moi un terminal neuf et brillant. Il sera prêt l’année prochaine, si Dieu le veut, et que le progrès poursuit sa route machinale vers l’avenir.

Pour ma part, j’aime bien la poésie des ruines, même celles pas si vieilles. Pour un court instant, j’ai cru que j’étais Indiana Jones et que j’allais débarquer dans la jungle sicilienne, mon chapeau noir sur le crâne. Les rêves d’enfants collent à la peau. La condescendance occidentale aussi.

Je prends mon bagage et m’engage dans un taxi : « Catania, Piazza Stesicoro ! ».

Route cahoteuse. Chemin sinueux. Bâtiments divers.

Scrutant le panorama, je me demande ce qui m’attends dans cette ville dont j’ignorais jusqu’au nom, il y a un mois à peine. Trois mille années ont été nécessaire pour la construire. Cinq civilisations. Cents guerres. Mille catastrophes, cent mille morts.

Et moi, désormais.

Paysage déroutant. Crépuscule sur fond volcanique.

Rue très large devenue étroite. Elle s’enfonce vers la ville, en suivant les courbatures paresseuses du vieux port. Je me sens écrasé par l’Etna, volcan mythique qui veille sur le cœur économique sicilien. Ce monstre de feu ajoute une intensité dramatique à ce décor de carte postale.

Mer azur, en croissant de lune.

Le chauffeur est noir. Comme du bois d’ébène. Un sénégalais. Il prétend être le seul de sa race à faire ce métier, les autres devant travailler au marché. Sa soeur, me dit-il, a eu moins de chance et travaille en campagne. Je ne saisis pas : ramasse-t-elle des oranges ? Fait-elle les vendanges ? Puisqu’il parle français, et que je comprends sa langue, je deviens le moment d’un voyage son ami et il me raconte tout ce qu’il n’oserait pas dire à sa femme.

Comme les autres, il dit avoir ses papiers. Bien sur, il a forcément traversé dans une barque de fortune les quelques mètres qui séparent l’île sicilienne de la côte tunisienne. Il a vu la mort, la tristesse, le désespoir. Moi, j’ai vu le coucher du soleil en jet semi-privé, buvant un champagne moustillant tout en étirant le muselet de la bouteille, avec toute la nonchalance qui me caractérise.

En juxtaposant les conversations, je saisis ce qu’est de faire « la campagne ». Sa soeur est une prostituée. Une pute. Elle ne fait pas la rue, mais plutôt l’autoroute. Cela dit, elle n’est pas la seule, puisque c’est le destin qui attend la plupart des africaines qui débarquent ici. Et sa soeur, m’assure-t-il, est aussi noire que le charbon.

Finalement, peut-être il y a quelque chose comme une jungle en Sicile. Et cette pauvre africaine, ainsi colorée, elle se fondra très bien dans cette nuit qui borde la route sinueuse, accroupie sous le regard incandescent du volcan monstre… »

This entry was written by Daniel Corbeil , posted on Saturday January 23 2010at 01:01 am , filed under Demographics, Europe, Fiction, Society and Culture and tagged , , , , , . Bookmark the permalink . Post a comment below or leave a trackback: Trackback URL.

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