Pasta, Salmone and a P.A. Market

DCORBEIL | Plaisir incandescent, 2009

« Fin d’après-midi de juillet. Soleil qui glisse lentement vers le nord-ouest – typiquement montréalais – que je regarde par la large porte qui s’ouvre sur la terrasse.

J’y trouve une amie, française de passage à Montréal, brûlant cigarettes sur cigarettes en étirant de longues conversations oisives à son amoureux sis en mère patrie.

J’étire le cou d’un centimètre supplémentaire : le ciel est mou. Vaste toile orangée qui découpe les clochers du Mile End.

Je retourne à la cuisine.

J’occupe depuis quelques mois un flat de six cents pieds carrés. Une chambre. Un salon. Trois placards à balais, chacun assez grands pour cacher six hommes. 1910 : cent années d’occupation, au coin de Parc et Villeneuve. J’imagine la vue oblique qu’ils avaient à l’époque, plaisir renouvelé de vivre au pied des pentes de ski du Mont-Royal.

Rien à la cuisine. Quelques légumes qui finissent de sécher. Herbes fraîches défraîchies. Tomates rouges devenues brunes.

J’ai chaud. J’attrape un sac troué de la boutique du MACM – biologique et équitable – et déboule vers la rue, quatre étages plus bas. Escalier art and craft. Odeurs sucrées. Ambiance organique.

Je jette un air de dédain quotidien au tapis vieillot que le concierge conserve volontairement poussiéreux. Le sale et le manque d’entretien rendent notre immeuble plus authentique : une valeur ajoutée pour les hipsters.

D’ici, le P.A. est à deux pas.

P.A., made in 1961. Deux lettres qui dansent en rouge sur fond blanc, depuis la belle époque crasse ou le Mile End était un bidonville en bordure de l’Autoroute Park Avenue. Je traverse Saint-Joseph : les voitures filent mollement et disparaissent dans le tournant de la rue Fairmount.

Distrait, je piétine maladroitement sur une fille accroupie devant un petit attroupement de chiens. Cheveux longs. Épices latines. Elle prend en photo, le sourire large, une véritable saucisse sur pattes, docile et maladroite. Je la contourne.

Foule intense. Caisses bondées. Légumes bon marché.

Je parcours l’espace étroit du commerce, en arpentant les allées. Avocats, tomates et persil. Deux citrons. De l’aneth. Un paquet de roquette.

Arrivé en fin de parcours, je repère la photographe dans le rayon de la crème glacée, affichant toujours le même sourire coupable. Elle me regarde la dévisager, sans comprendre que je savoure son plaisir renouvelé.

Caisses lentes. Clients qui bousculent et qui gesticulent. Chaleur étouffante.

Paiement comptant. Je retrouve le soleil dans la phase finale de sa course.

Bref saut chez Antoine, le poissonnier en face, pour y prendre le saumon fumé maison. Le décor est sommaire. Fausse apparence de village maritime. Personnel ethnique – Grec ou Portugais, je ne distingue pas – arborant le sarrau blanc et brassant machinalement les mollusques.

Tandis que je retourne vers ma tour de briques, je savoure les dernières lueurs du jour. Coup d’œil à mon balcon : la française y est toujours, tétanisée par sa cigarette désormais disparue. La lumière qui se fait rougeâtre lui dessine un halo autour de la tête.

Je remet mon chapeau et marche vers le sud, appréciant cet instant de joie arraché de force aux petits détails inaperçus, en me persuadant qu’aux gens patients, le bonheur parvient toujours…»

P.A. se trouve au 5029 Avenue du Parc, au nord du Boulevard Saint-Joseph. Moyenne surface, il est reconnu comme étant l’un des meilleurs endroits dans le Mile End pour se procurer les produits de base, et offre un choix important de fruits et légumes à bons prix. En contrepartie, il faut s’attendre à un achalandage monstre et être prêt à attendre à la caisse.

Antoine, en face, est une poissonnerie qui offre tous les produits frais de la mer.

This entry was written by Daniel Corbeil , posted on Saturday January 23 2010at 12:01 pm , filed under Canada, Fiction, Food, Interior Space, Society and Culture and tagged , , , , . Bookmark the permalink . Post a comment below or leave a trackback: Trackback URL.

Comments are closed.