The 80 North, a Bitter Cold and Clichés


Croisement sur Park Avenue, 2009

C’est mon premier hiver. Si j’y survis, je fêterai ma première année passée à Montréal.

22h30. Bus 80, direction Nord. Il est là, je l’attend. Place des Arts. Froid intense : trente-cinq degrés sous zéro, avec un vent qui fouette à faire tomber les larmes.

L’engin reste sur place, adossé à cette promenade des festivals dont je ne comprends ni le sens, ni la dimension. Ses lampadaires galactiques imposent leurs courbatures lourdes sur la ville, éclairant railleusement un tas de neige géant. Un no man’s land. C’est bien. Et puis le MACM, chapeauté par un cube imposant et sombre, qui tiraille les lumières rouges dans un mouvement apaisant.

Coup d’œil vers le bus : je fixe un certains temps le chauffeur. Il prend sa pause. Quel connard ! Et moi qui suis congelé. J’enrage. Je lui lance des insultes, dans ma tête.

La file s’épaissit en s’agglutinant, le long de cet ovale géant que forme l’UQAM. Navetteurs transis. Corps gelés dans la nuit glaciale montréalaise. Je m’intéresse à une jeune femme : elle danse, ou plutôt elle jongle avec son propre corps. Regard vers le conducteur : toujours en pause, depuis bientôt dix bonnes minutes.

Je repense à cette longue journée. Tracas, soucis et inquiétudes. Ceux-ci tournent en rond dans ma tête. Étourdissement. Suffocation. Je suis nerveux et pivote dramatiquement le cou de quinze degrés.

Une série de petits townhouses très dix-neuvième siècle, rue Jeanne-Mance. Ce vieil homme, qui nous regarde suffoquer, douillet dans son peignoir ambré, un livre de Oscar Wilde à la main.

La fille danse toujours alors que le chauffeur se décide finalement à mettre en marche sa machine roulante. Dix feux rouges. Mille voitures. Cent mille secondes, il me semble. Il tourne et manque de m’arracher la tête avec son rétroviseur.

Regards haineux à la montée. Abrutis, la mâchoire volontaire. Pupilles vides. Cheveux militaires. Cet énergumène habite assurément la banlieue. Sur l’île de Laval. Un bungalow en carton et une femme très bronzée, presque jaune, un papillon tatoué sous le sein gauche (sur le coeur). Elle parle comme lui, la bouche molle et le discours indolent. Il ne doit jamais prendre le transport en commun et ne respecte pas les usagers. Mépris approuvé par ses droits syndicaux.

J’ai la mauvaise foi légendaire.

Je le tétanise du regard. Rien à faire, il s’en moque et je fonce vers l’arrière. J’ai les jambes qui se déglacent. Mon sang qui circule à nouveau. Douleurs musculaires. Je grelotte toujours, transi sur mon banc, en me demandant pourquoi je défends encore la primauté des transports publics.

Le Bus 80 propose toujours un échantillonnage incroyable de tout ce que Montréal connait comme stéréotypes. Et l’observation des autobus, en général, permet toujours de bien se familiariser avec les habitants d’un quartier.

D’ici Milton-Parc, je sais déjà que ces deux grosses blondes, rugissantes et balourdes, descendront au Ghetto McGill, trop paresseuses pour grimper l’imposante côte qui sépare la station de métro de la rue Sherbrooke. Aussi cet homme, mi-quarantaine et pas un cheveux sur le crâne. Étudiant ou travailleur en informatique, provenant sans doute d’Égypte où du Magreb. Il habite assurément La Cité, coin Prince-Arthur, et fait ses courses à Provigo sans réaliser qu’il se fait avoir sur les prix. C’est vrai que le P.A. Market, dans le Mile End, demeure méconnu ici-bas dans le Lower Plateau.

On démarre enfin. Pendant un instant, le bus se stabilise et défit les règles de la gravité, se tenant en équilibre sur le haut de cette pente raide. On tourne, on roule, on arrête, ça monte dans le car. Je regarde les vitrines.

Un angle, un arrêt. Ça monte toujours, jusqu’à l’avenue des Pins. Puis, sur un kilomètre, plus personne n’arrive, alors qu’on traverse le très long parc Jeanne-Mance, en ascension vers le nord. Parfois, un sportif. D’autres moments, un fou égaré. Sinon, le bus entame sa phase de déversement et distribue les populations au gré des rues à venir. D’ailleurs, l’été dernier, j’ai fait l’expérience de traverser sept fois le trajet, jusqu’au métro Parc et sa monumentale gare Jean-Talon. Chaque angle son cliché.

On grimpe la colline. Cette saleté de croix royale me dévisage.

Analyse du car.

Les bohèmes et les sans-souci débarqueront sur Villeneuve. Moi aussi, mais je suis un intrus. On les retrouve toujours au café Blanc de Blanc, sis sur un canapé verdâtre daté des années ’60, en train de lire un essai littéraire sur la surconsommation pendant que du côté buanderie brassent leurs couches lavables pleines de merde. Depuis, je fais mon lavage à la main.

Coin Laurier, on trouvera ces quelques bobos qui apprécient le nouveau style de l’artère commerciale, côté Est, tant la rue semble une extension d’Outremont la bourgeoise. Plus tard, on pourrait les entrevoir vaguement au Barmacie en train de socialiser, un vin blanc à la main. Ils se serreront debout, tassés comme des vers et espérant être vus par je ne sais qui.

Angle Saint-Viateur, débarquera cette lesbienne que je remarque au fond du bus. Elle est grande, mince et porte des lunettes démesurées, en plastique moulé. Un trench, fait au printemps 1968 (ici on cherche des années, pas des pays) et de couleur mauve. Une hipster. On la retrouvera prochainement au Café Cagibi, vraisemblablement à écouter un petit concerto où l’instrumentaliste débile cherchera par tous les moyens à tronquer sa trompette, passant aux confins des sonorités acceptables pour l’homme. Aussi ces sportifs, forts de leurs pubertés, quitteront pour le YMCA. Ils font toujours un tapage monstre à l’entrée de la palestre.

Quelques bourgeois, peu nombreux, vont se disperser sur la rue Bernard. La plupart, plus pauvres, iront vers l’Est. Un ou deux vers l’Ouest, pour rejoindre Outremont et ses rues boisées. Sans oublier ces nombreuses juives, hassidiques, vêtues très sobrement de la tenue réglementaire (souliers, collants, jupette, veste, perruque et chapeau noirs) et qui iront dévaliser, sans la moindre retenue, la boulangerie cachère Cheskie. Elles parlent yiddish et je ne n’y comprends rien.

Puis c’est le vide, dès que le bus dépasse Van Horne. Une autre trouée urbaine, industrielle, qui n’a plus de sens désormais, ceinturée comme elle est par les voies ferrées du Canadian Pacific et ses viaducs bétonnés.

Enfin, les derniers, des immigrants Indiens et Pakistanais pour la plupart, quitteront le car à Park Extension. Aussi cette pauvre fille, perdue dans la masse ethnique, qui s’y rend pour ensuite prendre le chemin de Jean-Talon, plus à l’Est, tout comme ce nouveau bourgeois, échappé du 450 et qui possède un loft dans la Petite Italie.

Et puis il pourrait y avoir moi. Curieux et observateur.

Le bus dépasse enfin l’angle de l’avenue du Mont-Royal. Je sors de ma rêverie, et débarque au coin de Villeneuve. Je remercie machinalement le chauffeur en oubliant déjà qu’il m’a fait mourir de froid, il y a dix minutes à peine. J’enfonce ma tuque d’un centimètre supplémentaire. L’odeur est douce, le vent glacial étant tombé l’instant d’un moment. Je m’arrête.

Je la reconnais, cette odeur. On la cherche, comme si elle avait toujours été avec nous, ou que nous l’ayons espéré toute notre vie.

Je respire. Je ferme les yeux. J’écoute le murmure de la rue.

Je comprends ce qui se passe.

Je comprends que je suis chez moi, désormais.

Notes

Le trajet 80 parcourt l’avenue du Parc (qui prend le nom de Bleury au sud de la rue Sherbrooke) depuis l’arrivé du tramway, à la fin du 19e siècle. Au long de son circuit, il dessert les quartiers de Milton-Parc, Jeannce-Mance, Mile End, Outremont et Parc-Extension.

Un projet de tramway contemporain a été étudié par la firme d’urbanisme Cardinal Hardy et demeure d’actualité, figurant au plan d’urbanisme de la ville de Montréal. En effet, le transport collectif est au coeur de la vie politique montréalaise depuis quelques années.

Par ailleurs, avec l’implantation de ce tramway moderne, on cherche à énergiser l’avenue du Parc qui connait depuis les années 1960 une situation économique difficile, malgré la gentrification qui se fait sentir plus récemment. En outre, il s’agît d’une des plus importantes dessertes vers le centre-ville, parcourant des quartiers densément peuplés et où la population utilise largement les transports collectifs.

This entry was written by Daniel Corbeil , posted on Wednesday February 03 2010at 12:02 am , filed under Fiction, Society and Culture and tagged , , , , . Bookmark the permalink . Post a comment below or leave a trackback: Trackback URL.

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