Grognons, ronchons & cabotins : les cohues montréalaises

DCorbeil | Hier ist Berlin, Montréal 2010

“So..So..So.. Solidarité”

Centre des affaires de Montréal, ce jeudi de brume sèche. Agitation dans la populace : les grognons, les ronchons et autres cabotins s’en donnent à coeur joie, criant et maugréant  à qui veut bien l’entendre que le Québec est à sa fin. Une bande de matamores, ravie d’avoir une cause à défendre : le droit à la richesse, menacé par les hausses de taxes.

Une conviction défendue avec ardeur, peu importe si cette aisance soit prise en dépit de la pauvreté flagrante des trois quarts de l’humanité. C’est désagréable d’y songer, mais mon confort douillet de néo-canadien dépend du sacrifice que les pauvres font de leurs propres vies, dans ces pays aux sonorités amusantes. Combien de Burkinabés, de Guatémaltèques ou d’Azerbaïdjanais devront connaître une mort prématurée pour que je puisse posséder ma tanière, manger du saumon fumé et rouler en VTT climatisé.

C’est que le dernier budget provincial, dont le propos stérile et superficiel ne m’atteint aucunement, fait “mal” à la classe moyenne. Exit la McMansion aux tourelles rigolotes néo-machinchouette. Exit la deuxième bagnole et pas de télévision tridimensionnelle pour 2010. L’horreur, finalement.

Foule acerbe, traversée par un flot de passants inattentifs. Des affiches incisives sont brandies d’un bout à l’autre du Square Philips, tandis que la plèbe directement arrivée des quatre vents, habitants des confins de l’agglomération, se fait large et déambule vers le Square Victoria, dans la basse-ville.

C’est la troisième manifestation depuis le début mars. Tous veulent un peu plus d’argent, et le cachent bien, feignant de défendre ces motifs bidons et inventés pour pouvoir augmenter leurs capacités à acheter du vide et de l’inutile. Une plus grande cabane dans un champs de maïs. Une piscine en forme de cul de fourmis. Des enfants attifés de logos insignifiants et ruineux. La réussite, finalement.

Je me jette tête droite dans le premier bus que je trouve et laisse derrière moi la ville et sa cohue folichonne, avec son tintamarre et ses revendications. Le 80 Nord, autobus qui me débarque au pied de la montagne. Monument de l’ange : quelques hipsters qui tapochent les tambours dans une ambiance sympathique. Soleil désormais accroupi dans un creux du Mont Royal. Faisceau flamboyant. Contre-jour qui m’aveugle.

DCorbeil | Football, Montréal 2009

Je prends une place mi-ombre sous la statue et dépose mon sac. Je rêve, le regard ailleurs. Je sens mon visage balayé par cette lueur orangée du soleil, poussé par un vent doux qui vient par vagues agréables.

Des badauds se regroupent et joignent ces musiciens de passage. Des jeunes noirs, arabes et latino-américains se disputent en toute quiétude une partie de football, le long du Parc Jeanne-Mance. Un, deux puis trois cyclistes traversent la rue. Des piétons, parfois en cravate, les imitent. Les bus. Le vent. Le murmure de la ville.

Le regard perdu, j’ai la vision de mon départ. Je ne sais pas où je veux aller. Pas encore du moins. Berlin, Istanbul et autres Jérusalem. Tout est possible, le but n’étant qu’une chimère et le voyage imperceptible. Ce qui compte, à la fin, c’est le départ. Ensuite, viendra nécessairement un chemin.

Ainsi, je traîne depuis des mois, de librairies en bouquineries, à la recherche des Voyageurs. Ceux qui ont écrit leurs impressions. Ceux qui ont créé les identités de ces peuples lointains. Ceux qui nous ont offert le monde en noir sur blanc : une écriture chantante décriée en prose ou en dialecte vernaculaire.

La Rome de Goethe. Le Tunis de Maupassant. La Havane de Polidori.

Mon Montréal à moi.

Je repère un groupe de jeunes mendiants qui s’allongent sur la place. Je les approche et vide mon portefeuille, en échange d’un chapeau, aux larges rebords noirs.

“Garde mon argent, et amuse-toi bien dans ce pays sous-développé. Pour ma part, les piscines difformes m’ennuient et je n’aurai certainement pas besoin d’un Jeep à Istanbul!”

Ils me regardent avec les yeux ronds de ceux qui ne comprennent jamais rien, alors que je m’éloigne à grand pas vers le large, le sourire aux lèvres.

Les mendiants se passent un joint:

What in hell that dickhead just said? ”

Don’t know, probably just another fucked immigrant leaving this damn country…”

This entry was written by Daniel Corbeil , posted on Thursday April 01 2010at 05:04 pm , filed under Canada, Fiction, Politics, Society and Culture and tagged , , , . Bookmark the permalink . Post a comment below or leave a trackback: Trackback URL.

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