Lepers, Gods & Immortality: L’India di Manganelli

DCorbeil | Lèpre et idoles, Montréal 2010

16h45. L’aiguille marque la minute d’un tac dramatique. Sonorité agaçante et répétitive. Je suis assis à la terrasse du Club Social, Mile End, tantôt le nez plongé dans ce bouquin d’importation, déniché à prix fort dans cette librairie opulente de l’Avenue du Parc. Tantôt le regard scrutateur, balayant la masse vivante qui se tortille autour de moi.

Un poilu gratte sa guitare, la barbe qui lui dessine une tête de chèvre.

C’est le titre du livre qui m’a attiré et sitôt convaincu de lui faire voir le soleil : Le gout du voyage. Quatre mots qui raisonnent et déraisonnent dans ma lourde cavité cervicale. D’ailleurs, dès le moment que j’eusse trouvé une chaise libre, j’y plongea tête première. Une, deux, dix pages. Un chapitre.

19h03. Le soleil, telle une sphère enflammée, commence à descendre par-delà le YMCA, à l’angle du boulevard. Les bagels géants de la boulangerie hébraïque, enseigne kitsch qui marque l’imagination, semblent dorer leurs croutes croustillantes et fragiles. Je brûle.

La faim me tenaille. Le livre me nourrit.

Manganelli, auteur italien méconnu en terre américaine, alors en voyage en Inde, décrit avec une vivacité qui m’émeut :

Au sortir de l’avion…

” […] l’air qui envahit la carlingue et m’enveloppe tandis que je descends la passerelle m’annonce que je suis ailleurs. Je connais cet air, je le renifle et il me renifle ; c’est l’air des tropiques, humide, doux, réchauffé par la macération des herbes, des animaux, des égouts à l’air libre, aigri par un relent d’urine, de bêtes en captivité ; c’est l’air qui émeut, m’excite par sa décomposition et son ingénuité, sa lourdeur génératrice de champignons, de moisissures, de mousses ; voilà l’air de l’Inde, sale et vital, purulent et douceâtre, pétrifié et infantile.

[…]

L’Europe disparaît derrière moi, tout comme le très propre Siddharta (1) ; et même le vedânta (2) expliqué par Aldous Huxley paraît un fantasme hygiénique. Je suis en Inde, au seuil d’une maladie continentale, d’un lieu dont les premières bouffées d’air me parle de décomposition et d’immortalité, de lèpre et d’idoles.”

Je délaisse mon espresso et balaye la rue dans un lent mouvement transversal. Je fixe le vide. Je tremble. Mon coeur bouscule mon estomac. Pressions sur les poumons. Souffle court.

Ces couleurs, ces formes. Ces odeurs. Ces bruits.

Je suis partis.

Je suis en Inde, et Manganelli se tient droit, à mes côtés, au sortir de la carlingue.

Derrière moi, l’avion est déjà en flamme…

Notes

Manganelli, G. ; “Itinéraire indien” (v.o. Esperimento con l’India)

traduit de l’italien par Christian Paoloni (Paris, 1994)

ISBN 207073272X, 9782070732722

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(1) Siddhartha est un roman de Hermann Hesse, paru en 1922.

Située en Inde, son histoire raconte le cheminement spirituel de Siddhartha, fils de Brahmane. Après avoir suivi les enseignements des Brahmans, des Samanas et du Bouddha en personne, il parvient à la conclusion que la sagesse ne peut pas se transmettre comme la connaissance de maître à élève, mais qu’elle doit être trouvée par soi-même.

Page consultée le 13 avril 2010 [en ligne] www.fr.wikipedia.org/wiki/Siddhartha

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(2) Aldous Leonard Huxley est un écrivain britannique, né le 26 juillet 1894 à Goldalming (UK) et mort le 22 novembre 1963 à Los Angeles (USA).

Connu comme romancier et essayiste, il a aussi écrit quelques nouvelles, de la poésie, des récits de voyage et des scénarios de film. Dans ses romans et ses essais, Huxley se pose en observateur critique des usages, des normes sociales et des idéaux et se préoccupe des applications potentiellement nuisibles à l’humanité du progrès scientifique. Alors que ses premières œuvres étaient dominées par la défense d’un certain humanisme, il s’intéresse de plus en plus aux questions spirituelles, et particulièrement à la parapsychologie et à la philosophie mystique, un sujet sur lequel il a beaucoup écrit. Dans certains milieux, Huxley était considéré à la fin de sa vie comme l’un des phares de la pensée contemporaine. Le courant de pensée dit du « New Age » se réfère fréquemment à ses écrits mystiques et d’étude des hallucinogènes.

Page consultée le 13 avril 2010 [en ligne] www.fr.wikipedia.org/wiki/Aldous_Huxley

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Le Club Social est un café italien situé sur la rue Saint-Viateur, Mile End, Montréal. On y boit un excellent café de tradition, dans une ambiance décontractée. Depuis quelques années, le bar est devenu un lieu populaire pour la population bohème du quartier.

This entry was written by Daniel Corbeil , posted on Wednesday April 14 2010at 02:04 pm , filed under Books, Fiction, Society and Culture and tagged , , , . Bookmark the permalink . Post a comment below or leave a trackback: Trackback URL.

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