L’espoir, le regret, la mémoire : chronique d’un départ

DCorbeil | Ce pays de fous , Montréal 2010

J’ai décidé de quitter le Canada parce que la banlieue m’énervait. Aussi – et surtout ! – pour me sauver de moi-même. Ou plutôt, pour échapper à mon quotidien. Bien entendu, il y avait cette routine – quoique agréable dans mon cas – qui envahissait de plus en plus ma vie. Mais avant-tout, j’ai plutôt cherché à fuir mes peurs. Mourir, souffrir, pleurer. Regretter. Des préoccupations qui devenaient obsessives et omniprésentes dans ma vie, prenant davantage de place que les moments de quiétude.

C’est la peur de l’échec – quelle honte ! – qui était la plus destructrice : elle controlait de plus en plus mes réflexions et orientait mes gestes et décisions. Il devenait difficile de vivre normalement, ayant à exécuter toutes ces petites attentions pour ne pas devenir faible, malade, cancéreux. Fou ! Une gangrène au cerveau.

Aussi, je décidai, un après-midi pathétique et pluvieux, de me préparer au grand départ. Les yeux fermés, la volonté dans les jambes et l’acception qu’il n’y aille possiblement aucun lendemain à chaque matin. Au moins, j’aurai pris une vrai décision – aussi idiote soit-elle ! – avant la fameuse fin de ma vie terrestre.

Nostalgique, je regarde ces coins de rues comme on offre une dernière tendresse à sa mère, le jour de sa mort. Les arbres, aux feuilles enflammées, virevoltent dans les rues calmes et proprettes d’Outremont : Montréal, Amérique du Nord. Je repense à l’essentiel : documents de voyages, permissions, visas. Lettres adéquates de l’ambassadeur d’Italie, ma première destination. Je songe également aux derniers mots échangés avec mes amis, lors de ce diner de départ, organisé à la hâte, à l’image de tout ce qui m’attend. Le fromage était doux, le pain chaud. Le chocolat fondant. Le vin blanc sucré et suprenant. Les larmes authentiques. Les miennes du moins…

DCorbeil | Un trou dans le ciel, Montréal 2010

J’ai les jambes molles, alors que je traîne ma lourde valise dans les rues en pente du Mile End. J’attend le bus 80, direction sud. Il me débarquera dans le centre-ville, Place des Arts, d’où je pourrai gagner le Vieux Port de Montréal et m’embarquer sur ce cargo.

Je n’aurais jamais cru qu’on pouvait, au 21e siècle, voyager dans un cargo. Et bien sur, je ne parle pas de me cacher dans un conteneur, avec une familles d’asiatiques ou de mexicains en transit. J’ai plutôt réservé une petite cabine chez cet armateur Belge dont j’ai aidé l’installation à Montréal. Ironiquement, je lui ai créé l’appartement de ses rêves, et lui me procure une petite chambre qui m’aidera à réaliser les miens.

DCorbeil | Le port qui sommeil , Montréal 2010

Je décide de passer par le Square Victoria, coeur international de cette métropole, afin d’abuser d’un dernier relent de succès – parfum débonnaire américain ! – tout en caressant du regard les vieilles rides des immeubles du Montréal d’avant la révolution.

Sur un banc, posée comme une enfant, cette vieille dame qui repose. Peut-être elle est morte. Elle est mon Amérique, c’est noble femme aux cheveux blancs, lourdement vêtue d’un trench noir, ponctuée de délicats gants rouges sangs. Elle me glace les os, de toute sa tendresse.

DCorbeil | Les tours de pierres , Montréal 2010

Je suis enfin au Port et repère le bateau en câle. Une vieille carcasse noircie. Une vieille baleine, de mauvaise humeur. Formalités et contrôles exercés, je monte l’étroite passerelle qui culmine à une hauteur surprenante : la vue de Montréal devient tout-à-coup saisissante, le soleil se faisant discret dans sa descente derrière la montagne.

On me présente rapidement au capitaine, Herr Weissmüller, qui parle un anglais approximatif mais convenable. Bien que d’origine allemande, il est de Antwerpen, Belgique. Je connais très brièvement, ayant passé par là il y quelques années déjà, dans un trajet éclair entre Paris et Berlin. Il me donne l’accueil froid et militaire qui convient à sa charge et demande à un matelot de m’aider dans mon installation. De toute façon, je souhaite demeurer un peu sur le dos du monstre de fer, question de saluer ma ville à ma façon. Après, il y aura tout le temps du monde pour m’enfermer dans le ventre du titan pour la longue traversée de l’océan.

Manoeuvres. Chargements. Je me pose sur le pont.

Très prévisiblement, le bateau prend un temps fou à charger sa cargaison, principalement constituée de conteneurs COSCO aux couleurs effacées. Je n’ose même pas imaginer ce que nous transportons – meubles, blés, pétrole ou déchets nucléaires -, sachant pertinemment que tout est possible sur un vieux raffiot. Je suis une petite pétale dans un tas de fumier.

Finalement, le signal est donné par le capitaine. La lourde armature se détâche du quai, dans un bruit sourd et désagréable. Les amarres sont tirés vers la cale du navire, dans un éclaboussement d’eau.

Pourtant, l’embarcation se dirige doucement vers l’île Notre-Dame, dans un flottement surprenant. Je regarde Montréal qui brille devant moi. En avant-plan : la vieille ville coloniale, aux pierres grises et surplombée par la lourde basilique Notre-Dame. Les premières tours du 19e siècle, en pierres grises, qui déchirent le ciel comme de longs gateaux de marriage. Puis le centre des affaires, étincelant, d’où le girophare de la Place Ville-Marie éclaire la ville sous tous les angles. Enfin la montagne, vieille et arquée, d’où je peux imaginer, à ses pieds, Outremont, le Mile End, Milton Park où le Plateau Mont-Royal. Autant de noms qui attisent mes souvenirs. Autant de raisons d’être triste, et de pleurer.

Et puis je pense à mes amis, que je laisse derrière moi. À ma famille. Je pense à eux que j’aime tant, qui m’ont fait mille fois douter dans mon idée de partir. Je ne pourrai jamais les oublier, me dis-je. Une larme coule, j’ai le coeur très lourd.

Partir, ce n’est pas si facile.

This entry was written by Daniel Corbeil , posted on Friday July 09 2010at 10:07 pm , filed under Canada, Fiction and tagged , , , . Bookmark the permalink . Post a comment below or leave a trackback: Trackback URL.

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