Barcelona: tapas et soleil?

Poble Sec, Barcelona

Je viens de quitter Madrid, après un passage à Barcelona au préalable, question de me faire une opinion sur ces villes. Et quel regard : pas celui du citadin qui connait trop bien – et donc déforme – sa vision urbaine d’une cité. Plutôt celui du voyageur, curieux et anthropologue, qui n’a que le passage et l’insouciance pour se faire une idée – un cliché au sens photographique – et dessiner une esquisse de la ville.

Déjà lorsqu’on débarque à Barcelona, au coeur de Poble Sec, à un jet de pierre du vieux Barrio ChinoEl Raval – et du port industriel, poussiéreux, de l’antique cité maritime, l’on élimine tout les stéréotypes qu’on rêvait à l’écoute de l’Auberge Espagnol (Klapisch : 2002) et autres Vicky Christina Barcelona (Allen : 2008). Exit la musique, l’innocence et les courtisans, guitare à la main. Exit la ville balnéaire à l’insouciance légendaire. Nous sommes davantage dans le monde noire et migratoire de Biutiful (Iñárritu : 2010).

Barcelona, au sens du rêve, n’existe pas dans le réel, et prend forcément son ancrage dans le désir et la volonté pour la culture catalane de s’exprimer en terme de mondialisation et d’internationalisation.

Barcelona, ville encore plus désirable, de par sa substance réelle, pauvre et industrielle, riche et balnéaire dans une certaine mesure, et certainement une terre d’accueil pour les chercheurs d’asile et de refuge.

Parce que cette ville n’est pas belle, à proprement parler, dans un sens ou elle ne répond pas aux critères occidentaux – européens – de beauté et de prestige. Ses rues larges sont tristement grises – ou brunes telle la brique, dans ce cas précis – et dominées par une architecture disparate typiquement froide et repoussante des années ’60. Son centre historique rappel largement celui de sa grande soeur napolitaine – rues éternellement longues, étroites et sinueuses, aux édifices toujours plus haut -, avec laquelle elle partagea une famille royale et un destin de conquérante. Seulement que Napoli est un musée à ciel ouvert, étant une puissante cité depuis ses trois milles années d’existence, alors que Barcelona est la dernière née des grandes villes d’Europe et se cherche un vain une image, une ligne directrice, une stimulation existentielle et économique.

Il ne faut pas croire qu’on ne trouve pas ici et là des traces du prestigieux passé de la cité catalane : un Barri Gotic haut en couleur, dominé par un mélange architectural divers et puissant, du gothique médiéval au baroque espagnol. Ça et là des boutiques signées par des designers et qui vendent souliers et vêtements originaux, d’une qualité irréprochable.

Barcelona, nouvelle grande ville du design mondial.

Et puis quelques beaux édifices qui longent paresseusement le vaste port, en front de mer, créant une muraille de pierres dorées et d’éclatantes façades néomachinchouette.

Ils aboutissement à la Barceloneta, un ancien quartier industrieux désormais investis par une population aisée et bohème, à la recherche de l’inatteignable authenticité. Et de la mer.

Pendant des jours j’ai parcourus la ville, à la recherche de son identité. L’exercice n’est pas aisé, car Barcelona est avant tout une cité dominée par un port – autant dans le réel que dans l’image – et par les collines, dont la plus évidente est sans doute le MontJuïc, véritable mont-forteresse. Au pied des autres monticules rocheux se découvrent des villages, historiques et coquets par moment, et qui furent soudés à la cité par le vaste plan de Cerdà. Ils forment aujourd’hui les quartiers les plus sympathiques de l’agglomération, dont Graçia est sans doute le plus attirant.

Entre eux, cette vaste ville composée d’ilots identiques et formant une grille ennuyante et uniforme, avec toute l’évidence d’une planification d’ingénieur et dénudée de tout sens esthétique ou poétique : la Barcelona de Cerdà. D’ailleurs, le pauvre homme serait déçu de voir que son ambitieux plan – remarquable sur l’aspect du développement et de la salubrité, à son époque – s’est métamorphosé réellement au cours des années ’60 et ’70, ce qui nous donne la triste impression d’une ville morne et moribonde, sans charme. Par miracle, certaines zones furent construites à cheval entre les 19 et 20e siècle et proposent de magnifiques façades ouvragées.

Sans compter l’inévitable et irréprochable lègue de Gaudi, architecte et designer moderniste dans sa forme, qui marque par moment soutenu le paysage urbain de la cité : de larmoyantes vagues de pierre qui prennent littéralement feu au crépuscule.

Tout comme le prestigieux Passeig di Graçia qui agglutine sur un kilomètre les plus grands noms de la mode et de l’abondance. Comme si le miracle économique soutenait la cité maritime, la mettant à couvert de la morosité des cycles immobiliers et aveugle sur la pauvreté qui gangrène ses quartiers portuaires.

Le progrès n’attend pas : Barcelona est une grande cité mondiale.

De quartier en quartier, j’appréçie ma promenade et savoure la vie sulfureuse des rues de Barcelona. Sans compter les milliers de petits comptoirs à tapas, les cafés – parfois servant même une boisson acceptable et buvable – et les commerces de proximité qui font d’une ville un endroit agréable pour y vivre.

Mais le traumatisme est redoutable lorsque nous descendons l’innomable Ramblas – qu’il vaut mieux, tel les barcelonais suggèrent, traverser sur la largeur et disparaître rapidement dans les rues calmes et majestueuses du Barri Gotic – et éviter ses hordes insouciantes et imbéciles, composées de ridicules touristes internationaux, davantage intéressés par ces hommes-statuts et autres bonimenteurs que par la présence abasourdissante de la prostitution – même juvénile -, à peine dix pas vers le sud, au coeur d’El Raval.

Barcelona, terre déroutante.

Je reprend mon souffle.

Amour au parc Güell, Barcelona

En surplomb du banc-serpentin de Gaudi, parc Güell, au coeur d’une végétation de cactus, je réalise que je suis bien en Méditérannée, souvenir brusque et retentissant du sud de l’Europe. Chaleur indolente. Soleil tapageur.

À mes pieds s’étend une des cité les plus percutante d’Europe.

Une vieille ville, au souvenir marin d’un passé glorieux. Une métropôle aux tours de verre lumineuses et laborieuses. Le coeur d’une culture, sulfureuse et amoureuse de la jouvance.

Barcelona, une cité du plaisir et de l’insouciance ? Hélas le meilleur remède lorsque la vie se fait difficile.

Quelques tapas au soleil, pour panser ses douleurs, et se miroiter sur l’éternel flot de la Méditérannée.

J’embarque de train pour Madrid, triste à l’idée de partir si brusquement, alors que je commence à peine à aimer cette ville. Car elle ne laisse pas gagner facilement : l’amour, à Barcelona, se découvre par petits morceaux de magie et d’idoles.

This entry was written by Daniel Corbeil , posted on Friday November 05 2010at 03:11 pm , filed under Europe, Film, Society and Culture and tagged , , , , , , . Bookmark the permalink . Post a comment below or leave a trackback: Trackback URL.

2 Responses to “Barcelona: tapas et soleil?”