January 26th, 2011

La rue Charlotte, à l’ombre de la Main

Posted in Canada, History, Society and Culture by Daniel Corbeil

Rongeurs attendant la fin: rue Charlotte, Montréal

Alors que j’arpente les rues étroites et organiques de la cité coloniale, au sud du quartier latin, je me surprend à escalader lentement la douce pente de la basse-ville jusqu’au tragique Boulevard René-Lévesque – horrible et bruyant – que je trouve en pleine transformation. Tout près, des dizaines de tours d’habitation, modernes. Au loin, ces hautes barres vitrées où s’empilent les bureaux, s’effaçant par ce mélange étrange de lumière jaunâtre et de fumée mécanique : le centre des affaires, que je devine, avec son mouvement et sa confusion.

Je décide d’accélérer le pas et de me retrouver dans un dédale de petites rues rectilignes, agglutinées comme elles le sont, entre les principales artères qui dessinent la carte de Montréal : Saint-Catherine, Sherbrooke, Maisonneuve et René-Lévesque. Puis coincées étrangement entre la cohue estudiantine du Quartier Latin et l’ex Red-Light District que forme la Main – le boulevard Saint-Laurent – et ses théâtres et autres cabarets plus ou moins douteux.

Je sais que bientôt nous ferons table rase de cette zone – comme déjà nous l’avons fait dans les années ’60 en construisant à peine à deux pas l’immense complexe des habitations Jeanne-Mance – pour en faire un lien moderne, propret et sécuritaire et reliant enfin ce nouveau grand ensemble urbain que doit devenir le Quartier des Spectacles.

J’emprunte l’étroite et unique rue Charlotte, microcosme de cette mutation.

Blvd St-Laurent, 1905 (McCord Museum)

Mon grand-père est né en campagne, dans un village ennuyeux et sans emploi. Il à “immigré” à Montréal vers 1934 et s’est installé, avec sa famille villageoise, dans une des vieilles maisons en décrépitude dont nous imaginons désormais à peine les ruines.

Rue Charlotte, je le revois courir et se cacher dans les ruelles obscures et les arrières-cours où la ruine menaçait inévitablement de s’écrouler. Il fréquentait les gosses de sa rue, les chinois du Chinatown voisin, et bientôt les autres migrants perdus sur cette artère sans prestige autre que sous son surnom de la Main.

Marché Saint-Laurent vers 1932 (Ville de Montréal)

Bientôt il souffla ses douze bougies, toujours les deux pieds entre la Main et Saint-Denis. Il travailla alors au marché Saint-Laurent, où se trouve désormais cette espèce de place bétonnée qui se referme sur le Monument National, coincée entre la S.A.T. et un dépanneur Couche-tard.

On ne devine pas l’activité fébrile qui devait se dérouler dans un quotidien de bruit et d’odeurs. Mon grand-père le raconta à sa fille et puis il me le raconta à moi, durant ces éternelles soirées de mon enfance, chez lui à la campagne.

Quelques années plus tard, toujours sur cette vieille rue Charlotte, vieillie davantage encore, il débute comme portier dans un petit bistro au coin de la rue Saint-Dominique. On dit bistro, pour faire jolie, mais le Montréal des années ’40 connaissait davantage les fast food que les grandes tables.

Travaillant de nuit, il laissait entrer quelques prostituées, pour lesquelles il surveillait le passage de la police. Je l’imagine, l’air hagard, scrutant les sombres rues du Red Light à la recherche du prochain officier. Et d’un claquement de doigts, ces putes qui se cachent aux toilettes.

C’était les années ’40 et ’50, après les heures difficiles de la guerre. Montréal était folle. Montréal était prospère.

Il travailla successivement dans les cinémas et les cancans, comme placier, videur, etc.

Et puis arrivèrent les années ’60, le rapport Dozois et les destructions massives. La bonne vieille rue Charlotte résista faiblement, accablée de clochards et vidée des ses enfants. La place et le marché furent détruits, pour faire place à des stationnements.

Mon grand-père et sa famille auront vécu longtemps dans le Lower Plateau, rue Duluth, avant de retourner à leurs origines en vaste campagne montréalaise.

Aujourd’hui, je me réveil en plein coeur de la rue Charlotte. Le vent souffle brusquement.

Je pense pouvoir entendre les cris de mon grand-père, et des autres gamins. Des fantômes de mon imaginaire.

Aujourd’hui, le temps me frappe plus qu’à la normal, car ce grand-père – tout comme cette pauvre rue Charlotte – doit vivre avec le cancer…


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One comment

  1. Sabin says:

    Merci beaucoup pour ton article.
    Comme present habitant de la rue Charlotte, j’ai beaucoup apprecie une petite vue sur le passe.

    April 25th, 2012 at 11:39 am