In Sicily, Between Now and Eternity / 3
Porto di Ortigia, Siracusa
C’est jeudi après-midi et je rencontre Salvo dans un petit café, le Mokambo, et puis nous partons un peu avant l’aube pour parvenir dès que possible à la Questura de Siracusa, située sur une l’ile d’Ortigia, à une heure de route. Là-bas, nous pourrons obtenir mon permis de séjour longue durée et débuter ce travail à la base militaire de Sigonella.
La route serpente au long de la mer. À Chaque moment, la vue du volcan parmi les volcans, qui écrase toute la mer Adriatique de sa masse lourde et large. Une mer azur promise par Salvo à mon arrivée. Et puis nous traversons un large port militaire, Augusta. Enfin, Siracusa arrive à vue après la traversée des montagnes orientales siciliennes, les Monti Iblei, occupées et habitées depuis la préhistoire, qui m’envoutent par leurs rondeurs et leurs ingratitudes. Je me promet secrètement de revenir m’y retrouver avant la fin de ce séjour.
Siracusa, ville antique reconnue dans l’histoire comme un des berceaux de la civilisation occidentale, forte de son million d’habitants il y à 2500 ans, puis mère d’Archimède à l’époque romaine, est désormais un centre administratif régional tumultueux.
Après avoir traversé la tristement moderne partie “continentale” de la cité, Salvo m’explique qu’elle fût détruite presque entièrement à la seconde guerre mondiale lors du débarquement des alliés, ensuite reconstruite à la hâte et sous l’emprise de la corruption.
Une étrange église ultra-moderne, typiquement bétonnée, pointe une étrange flèche dans le ciel de Sicile. C’est dans cette tourelle de béton que se trouve la vierge pleureuse miraculée et reconnue par le Vatican.
La Sicile et ses croyances.

Nous arrivons finalement à trouver la Questura, dans ce dédale de rues qui serpentent sans logique apparente. Une porte cochère et puis nous nous retrouvons dans une immense salle voutée, ouverte sur la court intérieure et où s’entassent, se piétinent et se subjuguent une cinquantaine d’africains. Certains sont vraisemblablement du Sud-Sahara alors que d’autres, basanés, arrivent sans doute du Maroc ou de la Tunisie toute proche. Probablement qu’ils ont fait un escale à Lampedusa, ce qui est déjà un miracle compte tenu des risques encourus en haute mer. Il y a un asiatique, perdu dans le troupeau.
Et puis à tour de rôle, on les appelle et on les reçoit. À voir leur tête, on comprend que la majorité d’entre-eux se voit refuser le séjour et qu’ils devront se trouver une solution alternative, évidemment illégale.

Sans vouloir attendre, Salvo s’interpose entre le deuxième et le troisième immigrant et obtient, suivant une courte négociation, mon permis de séjour. Tout cela pour la modique sommes de soixante-quinze euros. Une aubaine.
Je regarde fièrement le document. Maintenant, je peux me sentir un peu plus italien. Du moins, j’ai le droit d’être ici et bientôt, je travaillerai. La vie prend un chemin normal.
Salvo partage mon plaisir, nous posons et immortalisons le moment sur pellicule, que je pourrai envoyer à mes proches et ainsi les rassurer.
Nous passons ce qui reste de jour à se balader dans la ville, profitant du marché aux poissons pour faire des provisions. Olives, noix, fruits et légumes grillés. Et puis nous prenons un caffé, en regardant le soleil descendre rapidement dès que l’horloge annonce seize heures.
Ortigia laisse une marque indéfinissable dans mes pensées.
Pris par des sentiments positifs et sereins, la journée se termine rapidement, puis vient le week-end que je passe à errer dans les rues de Lentini. Le matin, le soleil se pointe souvent et parfois, je passe de longs moments à regarder cette ville qui s’étale à mes pieds, puis l’Etna, majestueux et enneigé. J’aime deviner la mer qui se déroule sous son corps lourd, comme un tapis de vagues.
Lentini est une cité baroque, comme Catania et la plupart des villes de la Sicile orientale. C’était également le centre commerciale de l’industrie de l’orange, jusqu’à la chute de celle-ci, encouragée par l’importation de fruits étrangés.
Ainsi, durant la journée, je découvre le quartier ancien, qui me semble beaucoup plus émotif, beaucoup moins terne. Malgré tout, j’ai toujours un peu peur qu’un édifice ou un autre me tombe sur la tête, considérant la dégradation avancée de ce qui fut, dans une autre vie, des œuvres d’art.
Au centre, il y a cette grande place, en forme de losange, où je retrouve la cathédrale, vieille d’un son enivrement rococo, qu’en Italie ils appellent tous le Duomo. Vient ensuite l’Hôtel-de-ville, une autre église, autrefois d’un rose très doux, une troisième, qui fut dans une autre vie orangée comme les champs voisins.
Dans ces rues, se retrouvent, en vrac, un nombre impressionnant de petits exploitants : poissonneries, boucheries, fruiteries, boulangeries. Ils ont tous ce petit quelque chose d’exotique, d’improvisé, de simplement accueillant. J’y retrouve la chaleur des commerces du Mile-end, et la sympathie des habitants de la Petite Italie montréalaise. On me donne des oranges, on me fait gouter le pain.
Partout je me présente comme je peux et puis au retour, on m’appelle il canadese.
Lentini butte sur des collines garnies d’orangeries et qui marquent le début des Monti Iblei que j’ai pu appercevoir en chemin pour Siracusa. Je visite un peu ces monticules en étages, mais je n’ose pas trop m’aventurer, mon italien étant limité et ces zones me semblant largement à l’abandon, voir rendues dangereuses par une population grandissante de chiens errants. J’y reviendrai
Je prend six cafés par jour, à chaque fois dans un bar différent.
Je découvre quelques commerces de vêtements, rien de très intéressant. Un est de façon surprenante tenu par un pékinois.
Sur la Piazza Duomo, où sont disposés bancs et palmiers, je regarde quelques vieux, élégamment vêtus, qui marche de long en large et se parlant vaguement. Vers le couché du soleil, ils peuvent être deux ou trois cents à agir ainsi.
Pas une femme, même pas l’ombre d’une femme.
Dans le reste de la ville, lorsque la pluie ne survient pas, la vie surprend aux heures de la passegiata, promenade traditionnelle sicilienne. Dès dix-neuf heures, partout, les jeunes, les vieux, les enfants, les africains. Tous se promènent, virevoltent en scooter ou s’agglutinent autour d’un bar, d’une pizzeria, d’une piazzetta.
On parle, on rigole, on se regarde. On fait un peu de shopping. On joues à l’élégance.
Et puis le soir venu, je mange chez les d’Antoni, j’apprend à connaitre cette petite famille.
Je prend le temps de vivre, de découvrir ce petit théâtre humain. Avec le travail qui arrive, la promesse de voyages à venir, je vis avec philosophie et bien que Lentini me paraisse un peu trop nostalgique, un peu triste et bien laide, j’apprend à vivre avec ses défauts, me concentrant sur ses qualités, sur un mode de vie très latin, très colorés.
Un matin, j’étire mes pas jusqu’à une extrémité de la ville, puis une autre.
A partir d’un large champs où s’amassent paisiblement ruines, orangers, déchets et herbes longues, je perçois une ville sœur à Lentini, assise sur une montagne pointue: c’est Carlentini. Elle semble bien jolie et colorée, avec ce haut cloché baroque qui surpasse toutes les autres constructions et qui jette son ombre bienveillante sur la populace.
Je devine les quelques routes escarpées, boisées et dépourvues de toute trace d’urbanisation, qui rattachement difficilement les deux cités, séparées par des siècles de haine, de concurrence. Je sais que cette situation est typiquement sicilienne et qu’elle se répète un peu partout sur l’ile, que ce soit à Ragusa, à Palermo ou à Catania.
Ici, chacun s’approprie un secteur, une famille, une appartenance. Même le crime organisé s’est construit sur ce principe fondateur de l’identité sicilienne. Les parties de football peuvent dégénérer en guerre civile, les processions religieuses injurier les martyres étrangés, les partis politiques allant jusqu’au sabotage.
Je sais que je n’appartient à aucune guilde, que je ne paraderai pas dans une procession, que je n’appuierai pas un mouvement politique. Je me sens comme un observateur. Un genre d’anthropologue en quarantaine.
Et ces observations, je les accumule.
J’ai compris que de prendre un capuccino en après-midi faisait de moi un fou furieux, une bête étrange. Que le caffè amaro est pour les hommes faibles. Que les sucreries sont des douceurs, des dolce, et que la friture est un don du ciel.
Les épiceries ressemblent à des versions miniatures de celles que l’on trouve en Amérique, sauf que l’on y retrouve trois à six rangés de pâtes, peu de légume et aucun produit international. Et pour cause, le marché itinérant du mercredi est immense et puis ces centaines de commerces spécialisés aux quatre coins de la cité.
Les horaires sont terribles : la plupart des commerces les observent vaillamment et sont ouverts à partir de neuf heures le matin, ferment quatre heures durant l’après-midi et puis rouvrent jusqu’à la fin de la passegiata. On travail quelques heures, on déjeune, on dort, on travail à nouveau. Et puis on se promène et on mange généralement le repas principal vers huit ou neuf heures du soir. En contrepartie, le travail n’est ni une priorité, ni une préoccupation.
Les marchés, pour leur part, ouvrent dès cinq heures le matin dans un bruit agressif de camions et de remorques. Dès six heures, les marchands de légumes circulent dans la ville dans un petit 4X4 munit d’un vieil haut-parleur grinchant et chantent leurs marchandises d’une voix longue et nasale. Il devient alors impossible de dormir plus longtemps.
Les marchés aux poissons envahissent les rues de leur secteur. Les boulangers ouvrent à chaque coin de rue. Les bars versent les cafés. Le trafic est dense sur la rares rues carrossables de la cité.
Au départ, j’ai cru me réveiller au Moyen-Orient, avec toute cette agitation.
À suivre…
Tags: Français, Italy, Lentini, Personal History, Sicily, Siracusa









Daniel says:
Merci de partager votre accoutumance à ce magnifique pays! On s’y plait!
Daniel
March 4th, 2011 at 8:55 am