In Sicily, Between Now and Eternity / 5

Je suis assis tranquillement sur ma terrasse, les yeux fixer sur ce paysage qui ne bouge pas. Aussi, rien ne se passe sous mes pieds, trente mètres plus bas. Le calme plat; il est 13h04, c’est normal, tout le monde fait la sieste. Sauf moi, qui n’arrive toujours pas à dormir. Il y à toujours ce vieux qui supporte un mur, cette femme qui fume. Ce chien, qui est mort et qui pu jusqu’ici.

Je termine ce gribouillage, petit croquis de ma pauvre personne, assis mollement dans la nudité de son appartement.

Je rentre quelques instants, décidé à faire un rapide ménage de mon studio : poussière sur mes quelques meubles, vaisselle qui s’entasse dans l’évier depuis quatre jours, balais, vadrouille, et puis toilette qui décidément est crasseuse. Je suis devenu dégueulasse. Par contre, je ne nettoie pas le bain, ca me fatigue.

Un bruit de verre qui éclate me surprend. Je me jette à la fenêtre, décidé à ne rien manquer d’une seul évènement qui peut peupler ma journée: deux bagnoles sont encastrées, l’une dans l’autre. Déjà le vieux lâche son mur, la femme sa cigarette. Le chien ne bouge pas.

Les deux chauffards, furieux, sortent et s’injurient déjà. Je constate qu’il n’y a pas d’arrêt à cet angle, entre autre, et qu’il me semble difficile d’établir à qui revient la responsabilité. Je choisis le plus petit, qui me semble bien stupide, avec tous ces gesticulations qu’il ajoute après chaque parole. Une foule dense, sortie de nulle part, se concentre rapidement autour de la scène. J’attend la bagarre, je voudrais bien voir un peu d’action. Peut-être je pourrais même descendre et participer au drame, frapper vers quelque chose.

Soudainement, le calme revient, l’action interrompue par un bébé qui se met à pleurer. Le pauvre attendait dans une des voitures accidentées. On le prend rapidement, on le cajole, on le console. Le calme revient, on rit. On est bête et on l’admet. Chacun retourne à ses occupations; le vieux choisit un nouveau mur, la femme rallume sa cigarette. Le chien est toujours mort. Et il pu encore.

Moi je retourne à mon ménage, décidé à faire une sieste dans un appartement propre.

Le 8 mars. Je note mentalement la date.

Pour la première fois, je suis assis confortablement sur ma terrasse. Et vue sur l’Etna, qui jongle avec le soleil pour me faire plaisir. J’apprécie enfin de vivre dans un pays tropical, allant même jusqu’à espérer secrètement un peu d’ombre pour cacher ma peau fragile. Je sors mon calepin et je note quelques détails : un grand autobus blanc ramasse quelques voyageurs à mes pieds. Il n’a rien des coucous que j’imaginais voir, où voyageurs et animaux se partagent le maigre espace. Même moderne, voir confortable. Déjà il disparait à l’angle de ma rue, laissant ce terminus dans un vide inconfortable.

J’ouvre la bouteille de Limoncello. Je m’en verse une bonne portion. Il est sucré. Trop pour être bon. Il est 10h07. Je deviens franchement dégueulasse. Surpris par mon alcoolisme naissant, je vide mon verre dans l’évier et me prépare un jus d’orange pure. Maison, fait à la main; les bonne habitudes sont celles qui nous tiennent en vie. Et aussi parce que Lentini est le royaume de cet agrume; il en existe autant de variété que de couleurs. Sucrées ou amères. Douces ou corsées.

Je me prépare une mixture que j’arrose généreusement des quelques gouttes que je peux tirer du citron qui tarde sa vie dans mon frigo. Il est sec comme du pain rassis. Un peu d’eau frizzante et puis je me délecte. La journée peut commencer, je suis vivant.

17h26; je suis toujours sur ma terrasse, enveloppé par ce vide qui occulte mon esprit. J’ai les jambes molles. Un peu. Je m’accote sur la rambarde et ce vide me donne le vertige. Sur la place, une certaine animation donne le ton : des gens marchent de long en large. Et en diagonale, surtout. Les voitures danses comme des abeilles autours des alvéoles. Il y a cette femme qui semble belle, accotée contre cette papeterie.

Au loin il y a toutes ces lumières qui scintillent de plus en plus forts. Elles gagnent bientôt toute la place dans ce paysage. A l’Est, je peux voir, avec un peu de concentration, Catania qui brillent. On peut presque sentir son pouls. Si je regarde avec encore plus de force, avec mon imagination, je peux même y percevoir mon avenir. Mais déjà il se cache. Un nuage, bientôt la brume. Et puis plus rien. J’aurais pourtant cru le voir voguer sur ce fond noir, comme un bateau sur la mer.

***

Ce doux matin de mars, c’est l’heure du bilan.

Je constate que je suis ici depuis plus d’un mois. Et toujours rien. Je ne fais rien. Je ne suis rien. Et surtout, je n’envisage rien dans un avenir proche. Quand je suis arrivé ici, j’apportais avec mon bagages les promesses d’un travail stimulant en architecture. Avec l’armée américaine qu’on me disait. Et en anglais, en plus. Bon travail, bon salaire. Voir même un certain prestige, de quoi commencer une carrière ici, au soleil.

Seulement, après-coup, on se rend bien compte que je ne peux pas faire ce travail tout bonnement parce qu’il m’est impossible d’entrer sur la base militaire. Bureaucratie qu’ils disent. Ils me faut ce papier qu’ils me répètent. Ce papier que je ne peux pas avoir, mais que j’aurais eu en quelques instant si on m’avait prévenu lorsque j’étais encore au Canada. C’est le coup classique, la punition pour ceux qui parlent trop et pensent peu. Ne rien prévoir et se préparer à parler. A gueuler même. Mais le modèle italien ne peut fonctionner que dans un système roder à la corruption.

Ici c’est les USA. Pas de rigolade. Ici il peut y avoir des attentats. Ici nous surveillons l’unique entrée en permanence. Avec tanks et bazookas. Par contre, j’ai vite constaté, une fois sur place, que tout cette surveillance n’est rien de plus qu’une vilaine et maussade pièce de théâtre, destinée à sécuriser tous ces pauvres petits travailleurs. Je pourrais y entrer avec un hélicoptère militaire de cacher dans les fesses, pourvus que j’aille cette petite carte d’accès.

Je déchire mon permesso di segiorno puis le jette par la fenêtre. Il vole. Vogue même. Bientôt je le vois disparaitre, en morceaux, sur un fond de ciel bleu. L’Etna me regarde d’un seul œil, enfilant son chapeau de nuages.

Aujourd’hui j’ai pris une grande décision : après six semaines, je quitte Lentini, ses oranges et ses collines. Sa souffrance et sa routine. Je rejette en tout, le bon et le mauvais. Le beau et le laid. Enfer et Paradis. Je met tout dans le même panier, que je dépose dans une partie de ma mémoire.

Il est 9h27. Je ne me suis pas levé si tôt depuis un mois.

Devant moi, j’étant l’ensemble de mes biens : trois jeans, deux pantalons chics qui devaient être destinés aux entrevues, une cravate, deux chemises (blanche et noire), cinq gilets chauds et puis quelques polos et t-shirts. Des sous-vêtements en quantité, achetés à la hâte avant de quitter Montréal; ils sont inconfortables. Et sans charme. Cinq paires de chaussures, pour toutes occasions. Trois vestes. Un imperméable Columbia encore taché de mon sang. Le tout devant tenir dans cette énorme valise verte poire, achetée pour se reconnaitre facilement au ramassage des bagages. Elle est sympathique, cette valise, mais pèse une tonne. J’ai aussi ce sac à bandoulières sur lequel une amie a brodé un drapeau canadien. Je laisse tomber sur le lit ma trousse de toilette (savon, parfum et déodorant Axe, rasoir rose à tête pivotante que j’ai eu gratuitement au dernier Festival de la Mode de Montréal. Brosse à dent et dentifrice. Des condoms inutiles achetés à New York l’été dernier. Du fil et des aiguilles, un couteau suisse de petite marque). J’ajoute au lot mon appareil photo trop vieux et ce réveil aimanté en forme de petit bonhomme, des photos de ma vie à Montréal, une vieille publicité où une africaine aux seins généreux vante les oranges de Lentini et puis quelques livres (« Voyage en Sicile » aux éditions Hachette, « Apprendre l’Italien » en format poche et bien sur, « La Sicile » par Maupassant, son récit de voyage publié en 1890).

Trop de saloperies. J’hésite entre mettre le feu ou apporter le lot à l’église. J’abandonne le tout, pêle- mêle, sur mon lit, et je prend une douche. L’eau détend mes muscles et ma tête, même si elle alterne toujours entre le froid et le chaud. Entre un jet puissant et un filament trop faible pour pénétrer mes cheveux.

Je sors acheter un sac à dos. Je cherche un sac de randonnée, quelque chose de confortable et de léger. Je trouve ce magasin à deux pieds du terminus, j’ai à peine eu à étirer mes jambes. Un gros sac noir. En solde. Grazie, arrivederci.

***

À mon retour, j’y entasse dans un ordre qui se veut précis vêtements chauds, mes jeans et quelques polos. Chaussettes et culottes en quantité. Ma trousse de toilette et mes gadgets. J’apporte le texte de Maupassant, pour me pas être seul. Aussi je déchire la carte de la Sicile qui se trouve dans ce livre de tourisme. J’avais pris soin d’y noter quelques destinations. J’y ajoute une carte de l’Italie, car je ne sais pas ou cette marche me mènera. Un pèlerinage dont je ne connais pas l’objectif. Mais tout les chemins ne mènent-ils pas à Rome ?

J’enfile la chemise blanche et mon plus beau jean, un chandail chaud et puis ma plus belle veste, noire, à la coupe chic et droite, que j’ai acheté en solde, dans une boutique à la sortie de la ville. Je choisis ma meilleure paire de soulier et dépose les sandales dans mon sac. Mon écharpe au coup et mes lunettes de soleil sur le nez, je suis enfin prêt à partir.

Je m’assois sur ce futon, me coulant une dernière rasade de Lemoncello. Généreuse. J’en prend une gorgé. Puis une autre. Son arôme danse dans ma bouche. Coule dans ma gorge. Réchauffe mon cœur. Dégouté après la troisième gorgé, je verse ce qui reste de ma boisson dans l’évier, lave le verre et le range. L’appartement est propre, le reste de mes possessions reposant dans ma grosse valise verte où j’ai laissé une note pour Salvo ainsi que ce qu’il faut en liquide pour me l’envoyer par cargo, par le plus lent et le plus laid des navires. Je suis arrivé en peureux, je quitte en lâche.

Cette fois je pars. Pour de bon. Il est 13h23.

Et je ne sais pas ou je vais, alors je choisis d’aller vers le nord, en passant par le sud. Je sais que si je vais vers l’ouest, j’atteindrai Palermo et puis je pourrai m’embarquer pour le Maghreb, ou ailleurs. On verra.

Je descend les marches à grands coups. Plusieurs fois, je m’arrête sur un palier. Je renonce, puis je continus. La meilleure chose à faire est de dégringoler ces escaliers le plus rapidement possible. Et sans regarder en arrière; en bas, le chemin vers la liberté m’attend. Je me sens un peu triste, comme tous ces moments de la vie où l’on sait que l’on accomplit une chose banale, quotidienne et routinière, pour la dernière fois. Et cette fois j’ai la chance de savourer ce moment. Le bruit de mes pas lourds sur le marbre, la lumière pourrie qui clignote, cet oiseau stupide abandonné sur un palier, ce vieux qui râle au travers de sa porte comme s’il était possédé par le diable. Cette pénombre percée timidement par le soleil. Ces boites postales Alcan. Cette porte qui claque derrière moi, si lourdement, comme pour m’exprimer le caractère définitif de mon acte.

Sur la rue, qu’une scène banale : c’est la sieste. Je longe mon ex-immeuble vers le sud, vers la vieille ville et les collines verdoyantes, en traversant la Piazza dei Soffisti et son terminus désertique. La pharmacie est fermée. Le chien est toujours aussi mort et encore ce vieux qui se décrotte le nez. Il crache un liquide épais en me regardant. Ca va, j’ai compris.

À une vingtaine de mètres, je vois la plus jeune fille de Salvo, celle au nez mauresque, qui me regarde m’enfuir. Un regard plein de compassion, de compréhension et d’amertume. Elle me fait signe d’y aller, avant de monter les yeux vers la flèche de cette église abandonnée.

Je ne prend plus le temps de regarder une dernière fois ceux que je quitte, je n’ai pas la force. Aussi je concentre mes énergies vers mon objectif, mon but à atteindre, ce qui m’attend et promet d’être beau. Grandiose même.

À suivre…

This entry was written by Daniel Corbeil , posted on Tuesday March 08 2011at 01:03 pm , filed under Europe, Society and Culture and tagged , , , , . Bookmark the permalink . Post a comment below or leave a trackback: Trackback URL.

2 Responses to “In Sicily, Between Now and Eternity / 5”

  • Daniel says:

    Fantastico!

    Si une forte tristesse suintait de la première partie de ce récit, la seconde brille par son espoir et le regain d’énergie. Cela fait plaisir à voir, ne serait-ce que parce qu’ici, à Montréal, le temps est merveilleux après la tempête d’hier.

    Bon voyage! et merci de le partager!

  • Quitter un monde dans lequel on est confortable implique de vivre avec l’instabilité, et cette situation peut prévaloir pendant des années. Certains ne pourront jamais s’adapter à leur nouvelle vie.

    J’ai choisis de découvrir un monde qui m’émerveille, même s’il me fait peur, car comme la plupart des immigrants, je n’ai rien à perdre.

    Merci pour vos commentaires, c’est un plaisir.