In Sicily, Between Now and Eternity / 6

Traversant Lentini pour une dernière fois, je constate à quel point elle peut être un mélange explosif où les contraires se voisinent et se méprisent. Quelques constructions d’allure moderne au milieu d’une foret de pierres, en ruine. Ces pauvres dans la rue qui regardent passer les Mercedes, BMW et autres Maserati. Ce chien mort, qui se laisse bouffer par les insectes.

Et puis cette religieuse, en fond de cinéma art-déco. Ces arbres qui ont soiffent, ces fous qui lavent la rue Garibaldi à grand jets d’eau. Ces places publiques, clôturées, voir barricadées. Et puis moi, blanc comme neige sous un soleil en feu, le sac lourd sur le dos, le vent au visage. Les pensées ailleurs.

J’atteint rapidement la Piazza Umberto, où je lance poliment mes salutations à cette façade baroque malade et ceinturée de remparts métalliques. Je prend le temps d’arrêter au bar Navarria, le meilleur en ville dit-on, pour savourer un dernier caffè. Onpouvait déjà voir un bar à cet angle sur les cartes postales du 19e siècle, sur une rue à peu près identique, accommodant les mêmes clients aux visages longs, à la barbe élégante.

Cette foule me regarde boire lentement le meilleur café en ville, le grand sac noir posé à mes pieds. Je suis un peu triste; ces gens sont entourés de leurs frères et sœurs, amis, paroisses. Ils sont nourris par le peuple qu’ils nourrissent à leur tour. Ces un mécanisme complexe où chacun prend sa place, à défaut de quoi la machine ne fonctionne pas, et chacun accepte que la place en haut de la pyramide est limitée. Pourvu que le soleil rayonne, que la mer ronronne, que les matchs de foot raisonnent. Le café sera toujours aussi noir, les oranges sucrées. S’ils ont tout ca, c’est que Dieu veille sur eux. Et si rien ne change, c’est pour le mieux.

Tout bouger pour que rien ne change.

Même si je dois retourner vers la Piazza Duomo, je prend le temps de faire un détour pour ne pas faire un seul pas en arrière : toujours avancer, ne plus perde mon temps. Je m’arrête, m’assois sur un banc. Sur ma gauche il y a ce vieil hôtel de ville, jaune comme un soleil baroque et sale comme un ouvrier qui termine un long travail. Il est émouvant, tout comme ces deux charmants policiers en uniforme d’apparat, qui montent la garde devant des portes closes. Il y a cette vieille dame toute de noir vêtue, foulard sur la tête et sacs de provision aux bout des bras. Elle se dirige vers San Paolo, le quartier médiéval en pentes et escaliers et qui chemine aux travers des collines, vers les campagnes où poussent les fameuses agrumes qui font la fierté des lentinois. J’hésite longuement à l’interpeller pour lui offrir mon aide.

Convaincu qu’elle aura peur de moi, je décide finalement d’y aller seul, armé de mon seul courage. En traversant la place, je m’interroge sur le destin de chacune de ces personnes, presque tous des hommes, qui sont assis sur ces bancs, à l’ombre de ces arbres. Ils fument, boivent ou ne font rien. Tous regardent vers moi avec la même question au bout des lèvres. Personne ne saura et encore dans des mois, on parlera de mon passage. Je veux y croire, mais rien ne le prouve; je ne suis pas le Survenant de Guèvremont. Je n’ai changé la vie de personne, même pas la mienne.

Déjà un vent se lève alors que j’entame ma montée dans ce quartier médiéval ébréché, à flan de falaise. L’unique chemin est ceinturé de maisons basses aux façades noircies. Plusieurs sont en ruines, la plupart des portes étant barricadées, les fenêtres condamnées à jamais. Sous cette crasse se cache des vieux roses, bleu ciel et jaune citron qu’une génération morte et enterrée avait eu la chance de connaitre. À intervalles irréguliers, le chemin se ponctue d’escaliers qui descendent violemment à ma gauche, vers la vallée que je surplombe.

Même dans ce quartier oublié par le temps, il y a toujours ces lumières aux ampoules agressives qui se balancent au-dessus de ma tête, centrées sur la rue, alourdies par un abat-jour disproportionné. Leur présence fait sembler les rues de Lentini comme à un immense abattoir à vaches. À chaque pas, j’ai peur de me trouver face à un chien : ce dépotoir est à eux, je n’y ai pas droit de passage.

Le chemin finit par s’élargir sur un large horizon ponctué de collines rocheuses où s’accrochent avec une adresse élégante les champs d’orangers. La ville s’étend dans la vallée et largement sur la plaine qui mène vers la mer, se déployant sur une dizaines de paliers distincts. Les fameuses citernes bleues se détachent des toitures sur un fond de ciel azur. Cette vision est d’autant plus spectaculaire que je suis le seul à en profiter.

Ici, j’ai atteint les limites de ma connaissance de la cité et je suis encore vivant. Je fait une pause pour marqué ce temps puis je m’engage dans une traverse étroite qui mène plus haut, plus loin et peut être hors de Lentini.

C’est un chemin rocheux, assombri par deux murs hauts et larges qui doivent dater de la colonisation romaine. Une voiture pourrait difficilement y circuler et pourtant, les traces au sol laissent entrevoir le passage de lourds camions, probablement ceux qui transportent les fameuses oranges cultivées ici. D’ailleurs, j’y retrouve un nombre extraordinaire d’oranges écrasées.

J’avance d’un pas prudent pour déboucher sur un croisement. Il y a cette petite chapelle encastrée dans le mur. Une vieille statut de la vierge est recouvertes de fleurs séchées.

J’ai un peu peur puisqu’à tout moment peut survenir un chien. À toutes les cinq secondes, d’ailleurs, je peux les entendre aboyer, comme s’ils se communiquaient des informations quant à ma présence en terrain hostile. Et Maupassant qui disait que les brigands avaient quitté l’ile pour toujours, il y a déjà cent vingt années, ne devait pas connaître Lentini.

J’arrive finalement, non sans effort, au bout de cette ruelle et débouche sur un petit attroupement de maisons, de portes clôturées et sur une vue généreuse des montagnes qui ceinturent la ville. À ma droite, le chemin prend une proportion plus dramatique et se met à caresser étroitement une seconde colline en se dirigeant secrètement vers le sud et surplombant ce qui semble être une antique cité, complètement en ruine. Personne pour troubler ma présence. Ni pour me rassurer. À ma gauche, un plateau rocheux s’étend au sommet du mont que j’ai à peine traversé. Il semble avoir été forgé par des mains expertes, tant ces parois sont droites et parfaites. J’y perçois même ce qui semble être les restes d’une lourde fortification, probablement d’époque médiévale. Cactus et oliviers abondent dans toutes les directions.

Après un court repos, bien que j’ai la tentation soudaine d’aller visiter ce château oublié, je choisis de m’engager sur le chemin escarpé qui me permettra sans doute de sortir définitivement de Lentini.

Je voulais courir à l’aventure, j’y suis maintenant. Et je voudrais bien m’en sortir et retrouver la civilisation. En même temps, un frisson agréable me parcoure le dos : il semble enfin que je sois venu ici pour une raison, ne serait-ce que pour y trouver la mort, mais une mort digne d’un grand roman.

Bien sur que je suis conscient que si je tombe au fond de ce précipice, personne ne me retrouvera et je finirai manger par des chiens, puis par quelques oiseaux à têtes longues et finalement, ce qui restera de mon corps sera digérer par des fourmis exotiques. Dans dix ou quinze années, on trouvera mon tibia gauche et il sera exposé dans une église car on y détectera vraisemblablement une vision divine ou un présage de l’apocalypse. Avec un peu de chance, on me sortira ainsi, bêtement vêtu d’une armure dorée, reposant sur un coussin rouge et douillet, pour les grandes fêtes religieuses.

Les pensées pessimistes ont l’avantage de toujours bien occupée l’esprit d’un homme.

Après quelques pas, je reconnait effectivement le paysage que j’ai vu en photo, au petit musée de Lentini. Sous mes pieds se déverse une longue et étroite vallée verdoyante où le parfum des oranges sautille et titille agréablement mes narines. Je peux voir ici et là une ruine de maison, puis une parcelle de pont aux arcades élégantes. J’y détecte ici les paliers d’un possible théâtre grec. Et là, des grottes aux entrées carrées qui me rappellent que je suis également au cœur d’une nécropole sacrée. D’ailleurs, il me vient en tête que je me trouve probablement ou se situait une des deux acropoles de Leontinoi.

Cette pensée douce me réjouit : il y a vingt-cinq siècles, s’étendait ici une ville moderne, peut-être blanchie à la chaux, divisée en deux par un long fleuve qui joignait la mer Adriatique. On y célébrait le vin, on y adorait la comédie. Je peux imaginer ces gens, drapés de blanc, qui se promenaient sans doute dans cette ville jadis cosmopolite, s’apprêtant à venir lire Platon ou Socrate, confortablement assis sur cette colline que je traverse. Cette femme au visage doux, qui grimpait non sans effort le chemin étroit qui menait invariablement aux temples qui surplombaient la cité. Ce marché, sous mes pieds, où se négociait les oranges, déjà, mais aussi le blé et les pierres précieuses. Et puis la guerre qui dévasta la cité, à l’époque romaine, les gens effrayés qui allèrent se réfugier plus au nord, dans la plaine. La ville antique qui disparue, puis qui fut recouverte lentement par une végétation étagée et éventuellement, par ces champs d’orangers.

Je cherche une trace de cet antique fleuve mais il semble bien que le temps l’ait asséché. Peut-être se trouvait-il là, où se dessine ce chemin de sable.

J’aime ces moments, où j’arrive à oublier ma réalité.

Je commence à oublier le danger quand je me retrouve, suite à une courbe agressive, sur la carcasse poilue et puante d’un chien mort. Il a la langue qui éponge mollement ce chemin de terre et de poussière. Déjà, des mouches à merde le mangent sans remord. Cette vision me remet sur terre.

Je peux sentir mon cœur battre machinalement. J’ai presque l’impression qu’il va exploser. Si je ne suis pas fou, je dirais même que la terre tremble à son rythme. De plus en plus fort, de plus en plus vite. Et bientôt j’ai l’impression que le paysage danse avec moi: quelque chose de méchant me fonce littéralement dessus. Pour me tuer. Le bruit lourd se fait sentir de plus en plus proche. La sueur, froide, me parcoure le visage, des tempes à la gorge. J’ai le cœur qui veut sortir de ma poitrine.

Un gros camion, lourd et maladroit, apparait au détour de cette même courbe. J’aperçois ce chauffeur à la casquette ridicule qui semble secoué par un rire démoniaque. Son visage large et gras masque bêtement un cou invisible. La cigarette lui pend mollement au coin droit de la bouche. Le large pare-choc du véhicule ressemble à une grosse gueule dentée, prête à m’avaler, en rugissant tel un animal sauvage. Une fumée noire et épaisse s’échappe de ses deux longues oreilles argentées. Des oranges rebondissent dans tous les sens, s’écrasant violemment contre le chemin déserté. Voilà finalement le chien de mes cauchemars.

Instinctivement je ferme les yeux, détourne la tête et allonge mes bras aussi durement que possible, vers l’avant, comme un mime poussant un mur imaginaire.

Les pneus crissent. Le klaxon résonne fortement. Mon cœur arrête de battre. Le camion arrête sa marche.

Une fumée puante se dissipe dans l’air, non sans me faire tousser agressivement. J’ai chaque membre du corps qui m’élance, le cœur qui se remet à battre, si fort qu’il m’étourdit. J’ai maintenant les jambes aussi molles que les horloges de Dali. Je tombe, comme une fleur, sur le chemin poussiéreux, la tête qui me cogne comme si j’y enfonçait des clous avec un maillet mou.

Je crois que je suis mort.

À suivre…

 

This entry was written by Daniel Corbeil , posted on Thursday March 10 2011at 05:03 pm , filed under Europe, Society and Culture and tagged , , , , , . Bookmark the permalink . Post a comment below or leave a trackback: Trackback URL.

3 Responses to “In Sicily, Between Now and Eternity / 6”

  • François says:

    J’aime bien ce que vous écrivez. Merci de nous faire
    connaître ceux lieux. J’ai une question pour vous: est-ce que ça vous arrive d’avoir de la nostalgie de ceux lieux sauvages? Ou préférez-vous la modernité de Montréal? Est-ce que vous recommandez d’aller visiter ceux lieux?

  • Comment répondre simplement à cette question.. Ce long périple que j’ai eu à vivre est un voyage d’introspection où les moments de solitude et les remises en question furent excessivement nombreux…

    J’ai également eu la chance d’être en contact étroitement avec ce pays, dont la richesse humaine est autant invitante que cachée, car s’ils savent recevoir dignement, ils sont parfois méfiant de l’étrangers…

    J’ai eu un jour à quitter cette terre hospitalière, mais jamais je n’y suis complètement disparus, car une partie de moi y reste toujours.. Aussi, encore aujourd’hui j’entretien ce mythe d’une terre où un parallèle unique existe entre histoire et modernité, entre le moment et l’éternité

  • Visiter ou non la Sicile ?

    Ce pays, du reste à la fois autonome et rattaché à l’Italie, est, comme la Campania et la Calabria, un monde où le tourisme n’est pas toujours facile ni organisé. Bien sur, il y a Taormina ou Agrigento qui, comme Capri, sont des destinations internationales reconnues depuis des siècles (Dumas, Goethe et bien d’autres les ont admirés avant nous).

    Ensuite, il y a la vrai Sicile, profonde, avec des cités telles que Catania, Palermo, toutes deux semblables à Napoli, offrent un pays authentique, chaotique, envoutant. Ce sont les endroits à voir..

    Au fur et à mesure du voyage que je vous écrit, vous apprendrez à connaître ces lieux et mesurer leur impact dans l’histoire et leur intérêt sur le présent..

    Bonne lecture et merci de vos commentaires !