In Sicily, Between Now and Eternity / 7

Vista di Carlentini con l’Etna

Je suis assis maladroitement dans ce lourd camion et rigole avec Alessandro qui a eu très peur de m’aplatir. Du haut de son corps gigantesque et large, il impose sa présence comme un orage en été. D’ailleurs, son rire grave me rappel le tonnerre.

Derrière nous, une cargaison composée de caisses d’oranges de Lentini. Alessandro est livreur, camionneur, et travail fièrement à son propre profit. Depuis des générations, sa famille entretient une campagne sur les collines lentinoises : son grand- père a même participer aux fouilles archéologiques des années 1950, gardant pour lui quelques trouvailles antiques. Rien ne m’étonne, chaque famille sicilienne semblant conserver des morceaux de la Mania Grecia, la Grande Grèce, aux cotés d’une pierre volcanique de l’Etna, tout en cuisinant des plats d’inspiration arabo-normands et s’offrant l’exubérance d’une décoration baroque.

Le cocktail sicilien.

Il me propose de me déposer à Sortino, sa prochaine étape. Si je lui donne un coup de main, il me paiera volontiers. Aussi, si je le souhaite, je peux l’accompagner jusqu’à Palazzolo Acreide, Buscemi ou Scicli, prochaines étapes de sa distribution. Toutes des villes dont j’ignore la localisation, le propos et les attraits.

Alessandro est un homme curieux et qui s’informe sur mes origines et ce qu’il nomme le style de vie nordique. D’ailleurs, il démontre une grande ouverture d’esprit et m’explique fièrement qu’il a une tante à Toronto et une autre à New York. Les siciliens sont partout.

Nous empruntons un chemin tortueux, comme toutes les routes qui serpentent autour de Lentini. Bientôt, la ville n’est plus qu’un vague souvenir où flotte le parfum des agrumes. Partout ces sommets rocheux où poussent des parcelles de vie, des fleurs dans la pierre. Les campagnes et les fermes se distribuent largement aux pieds et sur le corps de ces parois massives. Ici et là, des maisons en ruine, abandonnées ainsi, parfois intactes comme si leurs occupants venaient à peine de disparaitre.

Alessandro me parle des dizaines de tremblement de terre dont celui de 1693, qui détruisit entièrement toutes les villes de l’Est. Même qu’a Catania, tous sont morts en pleine séance de la messe, écrasés par la cathédrale effondrée. Aussi, il y a eu les coulées de lave bouillante et brulante, les pluies de cendres, les torrents de bout. Bref, l’enfer s’est régulièrement pointé dans cette Sicilia bénie des dieux.

Et puis il y a eu l’horreur humaine, l’invasion américaine, la destruction par bombardement des grandes villes et des points stratégiques. L’enfer fasciste, plus terrible encore. Sans compter la corruption, la pauvreté et la misère après la guerre, qui terminèrent le portrait. Seules quelques villes assez importantes purent se restructurer et puis vint le tourisme, qui dénatura des cotes autrefois magiques et naturelles. Et puis le mode de vie un peu plus à l’occidental, l’engouement pour la voiture, l’apparition encore discrète des banlieues, surtout autour de Catania.

Il me console : ce pays restera toujours authentique. Et puis je dois admettre que jusqu’à présent, je dois lui donner raison.

Nous concluons ainsi sur les raisons qui expliquent ces maisons esseulées, dans une campagne dont la beauté ne s’explique pas par de simples mots et où la lumière ambre perce, comme toujours, ce ciel pure par la diagonale.

Après quelques tournants vertigineux, nous atteignons Sortino, qui campe sur le sommet de sa montagne, dans un curieux nuage de brume. C’est une ville rectiligne, composée de barraques similaires à celles de Lentini. Un petit bourg de campagne. Par contre, sa rue principale, piétonne, est bien animée, ponctuée de bars et de petits commerces sympathiques. Une église domine et encadre toute cette agitation.

Nous déposons la cargaison dans l’arrière-court d’un petit entrepot, à l’autre extrémité du village. J’ai les bras qui font mal, étant peu habitué à forcer. Mais l’excercice me fait plaisir, parce qu’il justifie ma douleur naissante , parce qu’il justifira mon prochain repas.

Alessandro me conduit, non sans avoir insisté, près du centre de la ville, avant de s’engager à nouveau dans un dédale de routes. Je les regarde, lui et son féroce camion, disparaitrent dans une courbe, au bout d’une longue rue uniforme. La brume enveloppe désormais le décor.

Bientôt, on devine les formes, on imagine les corps.

J’achète un café et quelques informations. Puisque je suis à l’aventure, je peux alors envisager passer par la vallée antique de Pantalica, une sorte de réserve naturelle voisine, et suivre le cours du fleuve Anapo, qui se déverse quelque part près de Siracusa, à une journée ou deux de marche. Je choisis cette option, la seule alternative possible étant la traversée des Monti Iblei qui aboutie éventuellement vers Ragusa, dans quelques centaines de kilomètres. Et puis, je sais que Siracusa, que j’ai eu le plaisir de savourer un si bref instant déjà, pourra m’offrir quelque chose ou encore un chemin à suivre. Une destiné peut-être.

La nuit commencant à se faire sentir, je me dépeche d’atteindre l’entrée de la réserve, que je trouve après quelques kilomètres, sur un chemin en lacets. Par moment, j’appercois la petite ville de Sortino et son manteau nuageux, là-bas en haut. Bientôt elle disparait et jamais, j’en suis convaincu, je ne la reverrai.

Arrivé dans le parc, j’escalade la cloture métallique qui en ferme l’accès principal. Pas de gardien, pas de cabane. Meme pas l’ombre de chien. Le soleil est disparu derrière les montagnes depuis un long moment et je regarde le ciel se faire rouge sang.

Étrange paysage que cette réserve. C’est une vallée qui semble éternellement longue, tortueuse et escarpée. Tout en bas se dessine le fleuve Anapo, qui serpente en petites cascades rocheuses. Dans les parois de ces falaises, je distingue bientôt des dizaines, et puis des centaines de petites niches carrées, comme des petites portes ouvertes. Je m’approche d’un petit groupe d’entre-elles. Inspection faite, ce sont de petites cavernes, minuscules et vides. Il est évident qu’elles ont été faites par l’homme, tant leurs murs sont droits et précis. Les ouvertures elles-memes, sont d’une perfection surprenante.

Il commence à faire très froid, et la fatigue se fait sentir. Mon sac lourd sur l’épaule, je commence à descendre en bas, vers le fleuve et choisis d’atteindre une grotte un peu plus large que j’appercois sur la facade rocheuse qui me fait face. Je me dépeche pour ne pas etre attrapé par cette nuit sans lune.

Le chemin est plus ou moins tracé, on y trouve quelques marches en pierres, à même les escarpements. Au bout d’une périlleuse descente ou j’ai régulièrement peur de tomber dans le vide, je me retrouve au pied du cours d’eau. Il est incroyablement étroit, surtout quand on connait le fleuve Saint- Laurent. En contrepartie, son débit est étonamment agressif.

Je le traverse par un petit pont de pierres, dessiné naturellement comme dans les films pour enfants. Quelques petits sauts, quelques grandes enjambés. Le pied qui glisse maladroitement dans l’eau glacée. C’est désagréable.

J’arrive sur l’autre rive et appercois un nouveau groupe de grottes, cette fois distribués sous une large calotte qui forme une sorte de toiture naturelle. Je m’approche prudemment et remarque quelques restes de campement. Au centre, un petit escalier très étroit mène à une ouverture rectangulaire de la taille d’une porte. Elle débouche sur une petite pièce carrée, basse de plafond, aux parois rocheuses. Rien ne s’y trouve.

Je m’y installe pour la nuit, en maudissant mon manque d’équipement et mon incapacité à faire un feu avec des cailloux.

Je me réveille plusieurs fois dans la nuit. Le froid est intense, désagréable. L’humidité pique mes jambes comme une nuée de moustiques. Dans l’air, tous ces bruits inconnus, en provenance d’une nature exotique, étrangère, hostile. Par moment, j’ai l’impression qu’on m’escalade, qu’on m’envahit, qu’on pénètre dans mes oreilles, mes narines. Des fourmis dans ma bouche.

Le matin arrive finalement, dans un timide rayon de soleil qui découpe la porte et cette humide couche brumeuse. Je réanalyse mon environnement sous un nouveau jour : la pièce où je me trouve est étroite, le plafond très bas. Le sol, rocheux, est poussiérieux. Quelques traces humaines récentes sont accumulées dans chacun des coins : canettes écrasées, mouchoirs, bouteilles d’eau à moitié vides. Une longue et large coulisse d’eau traverse le fond de la cave, dans le sens de la hauteur. J’étire mes os transis jusqu’à l’ouverture de cette maison improvisée.

Je me retrouve sur une petite berge, au bord de ce fleuve large comme un ruisseau. J’appercois le petit pont de pierre sur lequelle j’ai risqué mon existence : il s’agit plutôt de quelques roches qui surpassent légèrement le niveau de l’eau. Une eau crystaline, par ailleurs. J’explore un peu, trouve un trou pour uriner, bois un peu d’eau, que je recrache dans la nature environnante. Le paysage est beau : je me retrouve au fond d’un ravin vertigineux. Une large calotte brunatre recouvre ma tete et emprisonne la berge dans ses bras. Plus haut, le regard porte sur les centaines de trous appercus dans la semi-obscurité, la veille. Un escalier grimpe sur les flans de la montagne, à ma droite.

Je remet mon sac sur l’épaule, sans faire ma toilette et reprend chemin sur cet escalier escarpé.

La journée avance rapidement, à grand pas dans cette nature généreuse. Par alternance, je me retrouve au sommet d’une colline, au pied du fleuve, sous une végétation dense ou encore à cruire sous un soleil maintenant aussi présent que brulant.

Je découvre coup à coup des grottes, des cavités, des petits criques, des chapelles abandonnées, construite à la pioche, à meme les falaises. Par moment, je devine des dessins anciens, des peintures, des reliefs d’une autre époque.

J’atteint enfin une sortie, et débouche sur une petite route qui s’y termine et qui disparait, cachée par la colline à son autre extremité. Quelques informations, sur un paneau. Je suis bien dans la réserve de Pantalica. Les cavités carrées sont en fait des tombes millénaires, les chapelles étant plutôt de petites églises bysantines et la vallée le siège urbain d’une civilisation perdue, amoureuse de ces parois rocheuses.

Je m’engage sur la route et marche pendant un ou deux kilomètres. Il devient rapidement évident que je m’éloigne de ce fleuve qu’il me faut suivre jusqu’à Siracusa. J’entreprend ainsi une périlleuse descente de cette falaise abrute. Je glisse sur ces cailloux, me pend aux branches épineuses, accroche mon sac à chaque pas, peinture mes pieds de bout. Je déboule enfin jusqu’à une genre de maison couverte de vignes, que j’avais appercue de la route.

À mes pieds, une vieille voie ferrée disparait, avalée par tunnel. Des bouts de tourbe, des fleurs et des racines l’envahissent. Il ne sert à rien d’attendre le train ici, il ne viendra pas.

Je prend quelques instants pour me reposer : mes pieds me font souffrir. Le chemin à parcourir m’est inconnu et la destination, incertaine. Je me sens seul dans ce grand vide, où j’ai envi de crier, appeler à l’aide. Pourtant, je n’ai pas le désir, ni le cœur à la rencontre. Les lézards qui courent entre mes jambes me suffisent. Les injuriers et leur invoquer du malheur me convient. Ma solitude me pèse et me console.

Déjà, j’ai parcouru quelques milliers de pas sur ce chemin, sans trop d’inclinaisons désormais, et qui poursuit étroitement le fleuve dans sa course folle vers la mer. En route, je rencontre quelques fermes, des maisons basses à moitiés détruites, des vaches, quelques bœufs, des moutons. Une vie grouillante. Pas de pute, pas de fermier. Sur les rares maisons qui encombrent le paysage, que des fenetres fermées ou brisées, le vide évident se camouflant derrière leurs carcasses bétonnées.

Au couché du soleil, j’ai atteint de peine et de misère une espèce de banlieue dispersée. Depuis un moment déjà, j’appercois au loin une ville qui se débale comme un ruban le long d’une cote applatie. Au centre, un petit ilot se en forme d’œuf se détache vers le large. Le soleil me tourne le dos et éclair le paysage d’une agréable lueur orangée.

Pas d’hôtel. Pas de chambre.

À suivre…

This entry was written by Daniel Corbeil , posted on Wednesday March 16 2011at 11:03 pm , filed under Europe, Society and Culture and tagged , , , , . Bookmark the permalink . Post a comment below or leave a trackback: Trackback URL.

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