In Sicily, Between Now and Eternity / 8

J’apprend que j’ai atteint, au crépuscule de cette épuisante journée à longer le fleuve Anapo et cette route qui serpente à ses côtés, la cité de Belvedere, qui culmine au sommet d’une colline et dévoile un large panorama de la Sicile orientale. Déjà, le cours d’eau historique disparait au loin vers le rivage, devenant par moment une simple coulée puis un large ruisseau, pour finalement se jeter dans la mer, non sans offrir aux yeux des riverains le spectacle des plants de papyrus, les derniers d’Europe dit-on par ici.

Et puis cet îlot que je vois à la limite de mon horizon, assis sur une mer azure, est bel et bien Ortigia, coeur historique de Siracusa, où j’ai l’espoir de trouver un débouché à ma situation si précaire.

Je cherche désespérément où passer cette nuit à venir, tant mes jambes me font mal.

Il y a ce bar, à la sortie de la cité, dans lequel j’entre et consomme sobrement un petit café amer dilué par une mousse épaisse. Il est un peu passé vingt heures et l’unique autre client est un vieillard mal habillé, au pentalon taché de rouille. Un fermier. Le barrista, petit et gros, me dévisage un peu en épongant le petit comptoir de bois. Je suis arrivé dans un village de fous furieux. Cette nuit, on me prendra vraisemblablement par le califourchon, on me goudonnera et puis on me plumera avec des restes de poulets.

Amer, je reprend chemin le long de la via Siracusa et après une vingtaine de minutes, je prend une traverse et bute sur une colline où s’étire la forme d’une vieille forteresse, qui semble antique. Une espèce de château, d’où partent des murs de pierres en direction de la mer. L’affiche informative annonce le Castello Eurialo.

C’est à l’abri de ces ruines que je décide de passer la nuit.

Je me réveil au milieu de la nuit, affolé par un cauchemard peuplé de bergers allemands qui me bouffaient les testicules. J’ai des sueurs froides, les jambes molles. Il fait un froid de chien, et je n’ai même pas de couverture pour me protéger. Bientôt, on me trouvera mort et on ne cherchera même pas à contacter mes proches. Dans quelques années, ma mère réclamera peut-etre de mes nouvelles et décues de la fin de ma vie, renoncera à importer ma dépouille et me fera jeter à la mer. J’y trouverai une fin attroce, bouffé par une meute de thons contaminés au mercure et souillé par l’encre d’une pieuvre sexuellement frustrée.

Matin humide et frais. Le château me protège de la lumière dont l’intensité frappe déjà. Je me souviens d’ailleurs avoir lu quelque part sur le Castello Eurialo. Ce fut une sorte de tête de pont défensive qui date de l’époque antique, lorsqu’un des tyrans de Siracusa – il y en a eu plusieurs ! – décida de murer l’ensemble de la ville, défenses qui s’étendaient alors autour d’une très large agglomération. La plus grande et la plus belle des villes grecques, disait Cicéron. Peut-être un million d’habitants, alors qu’aujourd’hui s’y entassent à peine quelques dizaines de milliers.

Je me lève et me gratte le dos, baille, puis me peigne avec la main gauche. Je termine cette rapide toilette et attrape mon sac par le collet. Si je marche d’un pas décidé, j’atteindrai Siracusa avant la nuit.

L’aurore est mouillé, le soleil faisant graduellement place à une brume légère qui envahit désormais la chaussée déserte lorsque j’atteint à nouveau le fleuve, me faufilant et zigzagant sur des chemins en terre, traversant des fermes. Cette météo est toujours surprenante. De temps en temps, je sursaute à la vue d’un oiseau, d’une voiture, d’un coup de vent qui siffle des montagnes. Le paysage est lourd, la brume opaque, les ombres nombreuses et inquiétantes. Je suis congelé, le Sirrocco, ce vent porteur du feu saharien, est resté en Afrique ce matin. Mais je tiens à parvenir à la Siracusa par le fleuve, comme le firent les voyageurs du 19e siècle. Un romantisme débile, qui me domine.

Vers dix heures, j’aperçois ce qui me semble etre un silot à grains qui se dresse haut dans le ciel. En examinant, s’y dessine une colonne élancée, au sommet ébréché. Un temple, une maison divine. Alors que je me repose un instant, je vois un couple y prendre quelques photos. Et puis je remarque leur petite embarcation, une simple barque. Les voilà qui désormais viennent vers moi, alors que je remarque leurs vêtements d’excursion si typiquement américains. Je tend la main vers eux, en guise de salutation, et les interpelle de mon anglais montréalais.

Alors qu’ils me retrouvent, je comprend de leur accent qu’ils ne sont pas d’où j’avais imaginé. Voici Franziska et Felix, qui sont de Weimar, en Thuringe, à l’Est de l’Allemagne. Nous prenons une pause, une dizaine de minutes au plus, pour discuter, alors que je comprend qu’ils sont venus prendre quelques photos du Temple de Zeus, en ruine. Ils ont loué une petite maison, pour deux semaines, près de l’embouchure du fleuve, avec cette embarcation de fortune. Tous deux sont très grands, même que cette femme me dépasse d’un pouce peut-être. Et lui d’une tête.

Je leur explique mon état lamentable en décrivant le trajet que j’ai parcourus, au travers des Monti Iblei, et je peux voir la fascination dans leurs yeux. Ils ont vu également Pantalica, et ont rêvé d’y passer quelques jours, question d’absorber la magie temporelle des lieux. On m’invite à profiter de la barque et de descendre avec eux le cours d’eau jusqu’à leur domicile de vacance. Je ne peux m’y refuser, car une douche me ferait grand bien.

La brume se dissipe finalement, laissant le soleil revenir en force. Maintenant, on voit nettement l’Anapo qui se déverse sans retenue vers la Grèce. Le mélange des eaux produit quelques teintes de couleurs que je prend plaisir à regarder s’entremêler. Ce paysage est des plus romantique, et heureusement, j’ai ces deux allemands avec qui le partager.

À l’arrière-lot d’une large rue passante, on atteint finalement la baraque – une simple petite maison recouverte de chaux, à la toiture plate – où je m’épuise de fatigue. Après une longue douche, je m’enfonce sur le canapé. La mer, dont je peux sentir les effluves, n’est qu’à quelques pas.

Lorsque je me réveil, il fait déjà nuit. J’aperçois Franziska qui coupe quelques légumes. Elle me remarque et m’offre un thé aux fruits – typiquement allemand ! – que j’accepte néanmoins. Bientôt, son copain arrive et discute bruyamment, par moment en anglais et puis en allemand, sur les derniers détails de ses photos prises en bordure de la mer, au couché du soleil.

On mange un morceau généreux de fromage, du pain. Quelques légumes grillés. Puis j’offre de payer pour le tout mais on refuse inévitablement mon argent. On discute, on bavarde. On se félicite de la beauté des paysages siciliens. Et puis on m’apprend qu’ils sont venus en Sicile pour revivre le voyage historique de Goethe.

J’y passe finalement la nuit, sur le canapé, les avertissants que je dois partir dès l’aube. On m’offre de les accompagner quelques jours, mais j’y renonce, prenant néanmoins note de leurs coordonnées. Même s’ils sont franchement sympathiques, et des plus acceuillant, c’est seul que je dois tenter ma chance dans ce fouillis sicilien.

Foto per Pietro Pulvirenti

Au matin, même si je fais attention pour ne pas les réveiller, je remarque Franziska qui s’approche de moi, sur le départ, pour me souhaiter la bonne chance et me persuader une fois de plus de revenir les voir, au moins pour un repas à partager. Et puis elle me suggère quelques trajets pour atteindre la ville, qui selon elle se trouve au plus à une heure de marche.

Au dehors, le regard porte loin sur la mer. L’ilot d‘Ortigia se dessine nettement sur le bleu azur qui l’encadre, qui le protège. Dans ces eaux, mille batailles historiques, mille milliards de morts tragiques. Elle est calme, cette étandue éternelle.

L’ile est séparée du continent sicilien par un petit pont qui se perche dans un quartier envahit par les entrepôts. Dans le port, des centaines de petites embarquations se disputent et s’entrecroisent. La ville s’étend pour sa part dans une grande ligne blanche qui se lève d’abord légèrement, puis en pente raide et qui se termine sur une espèce de colline aussi pointue qu’un sein glacé. Une large antenne en forme le mamelon durcit. Je crois qu’il s’agît de Belvedere, où j’ai passé la nuit au pied du chateau.

Foto per Niccolò Machiavelli

Après une longue marche sur cette large et horrible route qui longe la mer et traverse des entrepôts de plus en plus laids, j’arrive à un carrefour où les indications – si typiquement siciliennes – sont incompréhensibles.

Hésitant à affronter la ville par Ortigia, je décide de couper par la diagonale par la via Gaetano Mario Columba et de m’enfoncer à nouveau dans les terres, vers ce qui semble être éventuellement les quartiers périphériques de la cité. Toujours ce paysage de plus en plus dense d’industries lourdes et légères, de commerces anciens et d’entrepôts. Des concessionnaires Honda, Citroën ou Ford. Même un McDonald, perdu sur cette artère, et qui me donne la douloureuse impression d’un déjà vu.

Et puis des centaines d’affiches publicitaires grand format. Une abomination !

Une des plus horribles artères que l’on puisse avoir à marcher sur des milliers de pas, tel un boulevard laid d’une ville minable du Sud américain. Surtout après les paysages idylliques et bucoliques du fleuve Anapo et de sa vallée toute en cultures et en agrumes.

Je traverse un pont qui surplombe les voies ferrées, probablement celles qui mènent vers la Sicile occidentale. Et puis je prend la Via Paolo Orsi et longe ce qui semble être une vallée où s’égraine des ruines, peut-être même le fameux théâtre grecque de Siracusa, un des plus majestueux de la Grèce antique. Finalement, après peine et misère, j’atteint vers le milieu de l’après-midi une zone relativement urbanisée et largement plus agréable, où se succèdent désormais des tours d’habitation bétonnées – peintes de roses et de bleus effacés – et où pullulent quelques petits commerces plus accueillants. Même la végétation devient plus intense, et me fait enfin oublier la chaleur montante.

Via del Santuario, je revois désormais de près cette église cimentée dont la flèche m’avait étonnée à ma première visite, il semble il y a de ça une éternité, lorsque j’étais passé rapidement avec Salvo. Ce souvenir me fait mal, par la force d’une nostalgie dont je n’avais pas prévu l’intensité.

La via se prolonge jusqu’à une place où je découvre une agréable église, en ruine : San Giovanni alle Catabombe.

Il est temps que je commence à respecter les superstitions. Je décide d’y entrer, et j’y brulerai une bougie, soulignant mon arrivée dans la cité éternelle de Siracusa, marchant sur les pas de Platon, Archimède, Pierre l’apôtre, Maupassant où Goethe… La liste est longue.

Le soleil monte au zénith.

À suivre…

This entry was written by Daniel Corbeil , posted on Wednesday March 23 2011at 12:03 pm , filed under Europe, Society and Culture and tagged , , , , , . Bookmark the permalink . Post a comment below or leave a trackback: Trackback URL.

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