In Sicily, Between Now and Eternity / 9

Vie di Ortigia, Siracusa

Après mon passage à San Giovanni alle Catacombe, j’explore la zone, repère quelques commerces où je peux faire mes courses. Et puis je m’arrête dans un bar, histoire d’apprécier un caffè en ce milieu d’après-midi chargé par la chaleur. Il n’est pas difficile de trouver une bonne place, un bistro pointant à chaque vingt mètres. Avec la densité des tours, des milliers de gens doivent bien vivre ici, à Neapolis.

D’ailleurs, alors que je m’apprête à reprendre la route, le brouhaha des voitures, des passants et des criards se fait sentir avec intensité. C’est vrai que la pause du déjeuner vient de terminer et que chacun se retrouve dans son va-et-vient routinier et nonchalant. Sauf moi, qui n’a certainement pas le plaisir d’obéir à une routine, de respecter un horaire. D’avoir ne serait-ce qu’une raison pour me mouvoir.

Je décide malgré tout de descendre enfin vers la vieille ville. Tout d’abords, je me trouve à traverser ces quartiers toujours aussi denses, mais dont les maisons s’écrasent de plus en plus, parfois n’ayant qu’un seul étage. À l’occasion, elles ressemblent presque à des entrepôts, tant leurs façades sont minimalistes, si ce n’était d’une frise élégante ou d’une porte légèrement ouvragée. Un baroque pour les pauvres, j’imagine.

Et puis soudainement la ville reprend sa forme monumentale, à Umbertina, et on devine une époque où ces rues étaient plus chics, plus roses. Comme une longue prose, dont la beauté éternelle est assourdie par le passage du temps. Et puis, ces couleurs, lavées par il me semble par une pluie forte et longue, au travers des trois derniers siècles. Puisque Siracusa fêtera bientôt ses trois millénaires d’histoire, ces ilots de vieillesse n’en sont pourtant qu’un témoignage récent.

Voilà ce pont à franchir : de l’autre côté, se découvre enfin Ortigia.

Alors que les grecques avaient plutôt l’habitude de fonder des villes planifiées, droites et monumentales – comme les romains le feront ensuite -, je me plait à parcourir les venelles qui serpentent dans l’île, sans logique apparente. Une emprunte du passage des Maures, au dixième siècle. C’est que Ortigia est d’une étonnante beauté, dont la stupeur ne m’avait pas échappé à ma première visite. Je retrouve d’ailleurs ce marché animé que nous avions parcourus, Santo et moi. Et puis cette terrasse, où nous avions savouré un espresso. J’ai un point au coeur, cette homme et sa famille me manquent terriblement, sans que je puisse dire spécifiquement pourquoi.

J’y trouve quelques grandes rues, quelques places plus vastes, où s’agglutinent alors les boutiques à la mode. Le reste de cité – ville dans la ville – est essentiellement composée de palais résidentiels, églises délavées – baroques pour la plupart – et de cette étonnante place en forme elliptique, qui culmine avec intensité sur un duomo majestueux. La blancheur de cette espace, m’écrase par la force de cette lumière alors que le soleil descend brillamment dans le port.

Étrange église, s’il en est une, puisqu’on y voit, comme des os qui sortiraient d’un corps, les colonnes fortes et hautes du temple grecque qu’elle avala sans doute il y à des siècles, longtemps avant de revêtir son apparat baroque actuel, composé de stucs et d’angelots. Je prend le temps de la visiter et longtemps, je m’assois en son coeur. Avec étonnement, j’y suis presque seul, et en paix. Ces grosses colonnes transparaissent également sur la nef, et composent une cage thoracique au bâtiment. D’ailleurs, je réalise qu’il s’agît d’une église nettement plus moyen-âgeuse que ne le laisse croire sa façade du 18e siècle, tant la sobriété de l’intérieur me calme et me repose.

Lorsque je sors, l’immense piazza est désormais bondée : c’est la passegiata. Comme c’était le cas à Lentini, mais en plus élégant et plus monumentale. Les terrasses sont bientôt bondées, d’autant plus que des visiteurs et touristes se laissent découvrir ici et là. Et puis moi, qui descend la volée de marche du temple, comme à un mariage. Mais j’y suis toujours aussi seul.

J’ai l’instant d’un moment le désir fort de courir attraper un bus et de retrouver Franziska, ou Salvo. Mais ça serait une erreur. J’accepte de partager ce moment de beauté avec les sourires inconnus qui m’entourent. Je profite des rires complices qui ne s’adressent pas à moi, leur lançant un regard approbateur. Et puis je me promène, sans être vêtu dignement, la tête haute et droite, en descendant une venelle qui se jette dans le port.

Je bute à la Fonte Aretusa, sorte de petite masse d’eau mythique et murée depuis l’antiquité, dont les grands penseurs de ce monde ont déjà caressé la beauté surnaturelle. Ses eaux limpides et douces sont à l’abri d’une mer qui se déverse dans le port. Et puis tous ces couples, qui se tiennent par la main, ou qui se baladent de restaurants en restaurants, à la recherche d’un repas. Moi qui est seul face à ce paysage, désespérant.

Je ferme les yeux et je te revois, les lèvres heureuses. Le regard inquisiteur. L’émotion grande.

La nuit tombe sur Siracusa, comme elle le fait depuis bientôt trois milles ans. Et moi, qui est seul.

Qui est là.

Je me réveil dans cette petite pension, trouvée à la hâte, de retour à Umbertina, le quartier historique qui borde le port et fait face à l’île d’Ortigia. On me loge pour un prix relativement acceptable, mais qui deviendra rapidement un problème si je ne trouve pas un emploi. Ma chambre est étroite, avec une seule fenêtre, qui donne sur une rue commerciale bruyante. Un lit simple, qui serait une honte dans n’importe quel hôtel montréalais. Et puis une décoration sommaire : un cadre, avec un paysage marin grotesque. Un vase en terre cuite, où commencent à mourir des fleurs déposées la veille. Et puis tout ce décor, dans les tons de terracotta, alors que j’aime les verts et les jaunes. Les orangés. Mais à ce prix, ça conviendra pour l’instant.

J’y passe d’ailleurs quelques jours à flâner, à griffonner des notes, des idées. Je prends un caffè, puis je me déplace, de quartiers en quartiers. Siracusa est relativement grande, mais les zones intéressantes se marchent facilement. Et puis la ville est cintrée par la mer, ce qui limite son expansion et l’oblige à s’étager.

Les rythmes, eux, sont les mêmes qu’à Lentini. Et puis la vie observe quelques précisions : le marché quotidien propose de nombreux produits locaux, notamment les pêcheries. Également, les voitures sont plus luxueuses, surtout à Neapolis, alors qu’il n’y a pas trace, pour l’instant, des voiturettes à légumes, dont les cris me réveillaient sans cesse dès l’aube à Lentini.

Il y a le musée Paolo Orsi je me souhaite absolument voir, surtout pour apprécier la vue et – si possible – le touché de la fameuse Vénus tant décrite par Maupassant. Pour l’instant, je dois attendre, mon budget ne me permettant pas ce genre de folie.

Un matin de la fin mars, je remarque que par la diagonale, je peux apercevoir de ma chambre le Porto Piccolo et ses pêcheurs folkloriques. Ils exercent sur moi une fascination depuis toujours, il me semble. Et puis leur rituel matinale est sans cesse le même, dans une routine qui m’apaise et me rassure. Je choisis de m’y risquer pendant les jours suivants, faisant une balade à chaque matin alors qu’ils préparent, très tôt, la marchandise qu’ils ont pêchés pendant la nuit.

À suivre…

This entry was written by Daniel Corbeil , posted on Sunday April 10 2011at 10:04 pm , filed under Europe, Society and Culture and tagged , , , , , . Bookmark the permalink . Post a comment below or leave a trackback: Trackback URL.

Comments are closed.