Archive for the Fiction category

February 14th, 2011

Porte ouverte vers le froid

Posted in Canada, Fiction by Daniel Corbeil

Porte ouverte vers le froid, Outremont

C’est l’hivers, dans un Montréal de vent et de glace. Les fenêtres qui craquent, les portes qui claquent.

D’un souffle brusque, les carreaux qui vascillent maladroitement, menaçant d’éclater. Et par bourrasque, cette folle poudrerie qui vient s’agglutiner sur ma terrasse, au troisième niveau d’une sombre demeure outremontoise.

On attend que le ciel termine sa colère et puis, lorsque le calme renaît, j’ouvre lentement cette vieille porte qui me protège de toi.

Je te retrouve, jouant dans la neige, comme à tes six ans. Une boule de glace et quelques branches qui fouettent le ciel, et voilà un maladroit bonhomme, qui demain se dispersera. Comme une poupée qui prend le large, dans cette barque au large mat.

Et je t’entend crier, dans cet infini destin. Bruit sourd de tes pensées lourdes, enterrées par cet hivers qui efface les rires, comme ces pas dans la neige, et ces sourires dans la nuit.

C’est ainsi que l’hivers t’a vu partir, vers un destin qu’on ne connait pas.

Le passant et la neige, Outremont

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November 3rd, 2010

Il Caffè della solitudine: Montreal, Mile End

Posted in Canada, Fiction, Society and Culture by Daniel Corbeil

Parmi vous, Mile End, Montreal

Un matin de novembre, je suis seul, et pourtant je suis ici, assis, sur la bordure de la fenêtre de ce caffè.

À entendre la rumeur matinale du quartier qui s’éveille, de ces conversations croisées qui m’entourent, qui me surplombent, qui dominent la tendresse de ma tranquillité.

À épier ces passants gelés et transis, qui traversent cette rue d’Est en Ouest, alors que ces voitures filent à toute allure, se dirigeant vers un travail obligé.

Car aujourd’hui je n’avais rien à faire, et que je n’avais pas le désir d’être seul, chez moi, par un matin si froid mais si ensoleillée. Un milieu d’automne coloré, aux arbres resplendissants, caressés par ce jaune soleil, surprenant et lumineux, en ce matin de novembre glacé.

Je traîne avec moi ces livres qui m’isolent des gens qui sont autour de moi. Je suis bien seul, et pourtant, j’ai l’impression d’être en famille. Et cette famille, qui me couvre, composée de visages inconnus, ou parfois aperçus en vitesse, au détour d’une rue, ou d’une allée.

Dans la vie des intellectuelles, le Café joue un rôle en permettant de se sentir en société. Et pourtant, la plupart des gens comme moi, amoureux de la solitude, ne peuvent évoluer en fraternité.

On s’entoure d’inconnus, pour se donner l’impression d’être écouté, complété. Et on réfléchie à nous même, se détendant au goût et à l’arôme d’un café.

Je ferme les yeux.

J’abandonne mon sourire aux caresses du soleil. Un instant d’éternité.

August 18th, 2010

Memories of Mercier: Montreal’s East End

Posted in Canada, Fiction, Society and Culture by Daniel Corbeil

DCORBEIL | Flou, (Montréal 2010)

Métro Mont-Royal, une fin d’après-midi de la mi-août. L’été est sur sa lancée finale : température clémente, soirée légère à la brise appaisante. Mont-Royal-Berri-Langelier : j’embarque dans le ventre de fer pour un tour de ville paresseux. À l’autre boût de Montréal, mon frère et sa femme m’attendent, impatients et heureux.

Un moment calme, entre les pièces musicales, alors que le train me baladent, pataud et bougonneux.

Langelier : je débarque en vitesse du métro, faisant un large pas au sortir du serpent. Je sens sa mécanique chaude, lourde : les muscles de la bête, fatigués, par quarante années d’aller-retour incessants au travers de Montréal. Une seconde passe alors que je ferme les yeux. Un odeur. Une sensation : le premier pas dans mon passé. Les familiarités se font percevoir dans un mouvement léger et discret, alors que j’arrive difficilement à pressentir ces éléments qui marquent le temps et créent une distorsion dans mes émotions.

Je grimpe à pieds larges les marches bétonnées de la station. Elle n’a rien de différent, il me semble, par rapport à ce quelle était il y a vingt ans de ça. Pourtant, quelques choses est légèrement altéré: un peu plus sale, un peu plus inquiétante. Ce bitume qui s’effrite, ridé et perceptible, le long de ces plafonds gris et uniformes.

Une vieille dame de l’Est de Montréal.

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July 9th, 2010

L’espoir, le regret, la mémoire : chronique d’un départ

Posted in Canada, Fiction by Daniel Corbeil

DCorbeil | Ce pays de fous , Montréal 2010

J’ai décidé de quitter le Canada parce que la banlieue m’énervait. Aussi – et surtout ! – pour me sauver de moi-même. Ou plutôt, pour échapper à mon quotidien. Bien entendu, il y avait cette routine – quoique agréable dans mon cas – qui envahissait de plus en plus ma vie. Mais avant-tout, j’ai plutôt cherché à fuir mes peurs. Mourir, souffrir, pleurer. Regretter. Des préoccupations qui devenaient obsessives et omniprésentes dans ma vie, prenant davantage de place que les moments de quiétude.

C’est la peur de l’échec – quelle honte ! – qui était la plus destructrice : elle controlait de plus en plus mes réflexions et orientait mes gestes et décisions. Il devenait difficile de vivre normalement, ayant à exécuter toutes ces petites attentions pour ne pas devenir faible, malade, cancéreux. Fou ! Une gangrène au cerveau.

Aussi, je décidai, un après-midi pathétique et pluvieux, de me préparer au grand départ. Les yeux fermés, la volonté dans les jambes et l’acception qu’il n’y aille possiblement aucun lendemain à chaque matin. Au moins, j’aurai pris une vrai décision – aussi idiote soit-elle ! – avant la fameuse fin de ma vie terrestre.

Nostalgique, je regarde ces coins de rues comme on offre une dernière tendresse à sa mère, le jour de sa mort. Les arbres, aux feuilles enflammées, virevoltent dans les rues calmes et proprettes d’Outremont : Montréal, Amérique du Nord. Je repense à l’essentiel : documents de voyages, permissions, visas. Lettres adéquates de l’ambassadeur d’Italie, ma première destination. Je songe également aux derniers mots échangés avec mes amis, lors de ce diner de départ, organisé à la hâte, à l’image de tout ce qui m’attend. Le fromage était doux, le pain chaud. Le chocolat fondant. Le vin blanc sucré et suprenant. Les larmes authentiques. Les miennes du moins…

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May 27th, 2010

Oranges, Fish and Fat Cats at Jean-Talon Market

Posted in Canada, Fiction, Public Space by Daniel Corbeil

DCorbei | Le marché du Nord, Montréal (2009)

Dès le petit matin, on traine et on blasphème : Marché Jean-Talon, le sourire éveillé par un soleil ardent. C’est déjà l’été : les fruits sont brûlants, alors que le minuscule café des Quatres Vents s’éveille d’une complaisance matinale.

Le vélo sous le bras, je défile sous les arcades. Le saumon parfume les allées rectilignes de ses exhalaisons chantoyantes. Les oranges déversent, d’un flot sans interruption, une effluve de la passionnante Méditerranée. Sicile de février: souvenir d’orangers et d’amandiers en fleurs.

Quatre coups du lourd mécanisme de ma bécane : allée des déchets, d’où les relents d’urine me perturbent, souvenir d’une nuit peuplée de quelques matous de ruelles récemment engraissés de nos immondices encore comestibles.

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May 6th, 2010

Noodles and a Sex Shop

Posted in Canada, Demographics, Fiction, Society and Culture by Daniel Corbeil

DCorbeil | Noodles in West Downtown, Montreal (2010)

J’avance, j’arrive à ce qui semble être les confins de ce quartier.

Un dimanche soir pluvieux. Mi-printemps boueux, 23h42.

L’odeur est très désagréable, ça me prend au nez. Pas étonnant, un îlot complet à récemment été calciné. Quel gâchis ! De grands bâtiments aux arcades encore sensibles, qui tombe en ruine, qui semble prêt à tomber. Dans la rue, je suis désormais presque seul.

À l’intersection, une ample place. Métro Atwater : un immense forum, un cinéma gargantuesque et puéril.

Elle m’étonne : malgré que je sois si prêt du centre-ville, à un jet de pierre de la tourelle de la bourse, cet espace est vide. Vide. Et vide de sens.

Dans un angle de la ville qui semble vide de tout sens d’urbanité. Je suis déstabilisé.

Je retourne sur mes pas, je n’aime pas les limites.  Sans pour autant éprouver le moindre désir à me voir traverser cet îlot à nouveau, incinéré, laissé pour compte, et où l’odeur de la poussière est si forte qu’elle me prend à la gorge. M’étouffe ! L’indigeste sentiment est d’autant plus fort lorsque je balaye ces vitrines, brisées, d’où émanent, d’un coup de bourrasque, ces souvenirs d’une nuit enflammée.

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April 14th, 2010

Lepers, Gods & Immortality: L’India di Manganelli

Posted in Books, Fiction, Society and Culture by Daniel Corbeil

DCorbeil | Lèpre et idoles, Montréal 2010

16h45. L’aiguille marque la minute d’un tac dramatique. Sonorité agaçante et répétitive. Je suis assis à la terrasse du Club Social, Mile End, tantôt le nez plongé dans ce bouquin d’importation, déniché à prix fort dans cette librairie opulente de l’Avenue du Parc. Tantôt le regard scrutateur, balayant la masse vivante qui se tortille autour de moi.

Un poilu gratte sa guitare, la barbe qui lui dessine une tête de chèvre.

C’est le titre du livre qui m’a attiré et sitôt convaincu de lui faire voir le soleil : Le gout du voyage. Quatre mots qui raisonnent et déraisonnent dans ma lourde cavité cervicale. D’ailleurs, dès le moment que j’eusse trouvé une chaise libre, j’y plongea tête première. Une, deux, dix pages. Un chapitre.

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April 1st, 2010

Grognons, ronchons & cabotins : les cohues montréalaises

Posted in Canada, Fiction, Politics, Society and Culture by Daniel Corbeil

DCorbeil | Hier ist Berlin, Montréal 2010

“So..So..So.. Solidarité”

Centre des affaires de Montréal, ce jeudi de brume sèche. Agitation dans la populace : les grognons, les ronchons et autres cabotins s’en donnent à coeur joie, criant et maugréant  à qui veut bien l’entendre que le Québec est à sa fin. Une bande de matamores, ravie d’avoir une cause à défendre : le droit à la richesse, menacé par les hausses de taxes.

Une conviction défendue avec ardeur, peu importe si cette aisance soit prise en dépit de la pauvreté flagrante des trois quarts de l’humanité. C’est désagréable d’y songer, mais mon confort douillet de néo-canadien dépend du sacrifice que les pauvres font de leurs propres vies, dans ces pays aux sonorités amusantes. Combien de Burkinabés, de Guatémaltèques ou d’Azerbaïdjanais devront connaître une mort prématurée pour que je puisse posséder ma tanière, manger du saumon fumé et rouler en VTT climatisé.

C’est que le dernier budget provincial, dont le propos stérile et superficiel ne m’atteint aucunement, fait “mal” à la classe moyenne. Exit la McMansion aux tourelles rigolotes néo-machinchouette. Exit la deuxième bagnole et pas de télévision tridimensionnelle pour 2010. L’horreur, finalement.

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March 18th, 2010

This Café is Seething! Guy-Concordia Station

Posted in Canada, Fiction, Society and Culture by Daniel Corbeil

DCorbeil | Passage, Montréal 2010

Guy-Concordia Station : 18h37. Il y à cette foule touffue, opaque, qui me traverse sans même me voir. Je suis là, pourtant, à multiplier les clichés de cette cohue fébrile et qui s’agglutine, comme le mercure qui se déverse sur le sol. Une tâche métallique, au reflet d’un soleil au bord du crépuscule.

Concordia University, un nom qui résonne et qui rebondit, de sa longueur et de son élan, le long des parois académiques de ces pavillons de verre éclaté. Mille milliers de ces étudiants qui piétinent et qui vocifèrent dans tous les sens. Étourdissement, asphyxie. Un tourbillon humanoïde.

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February 3rd, 2010

The 80 North, a Bitter Cold and Clichés

Posted in Fiction, Society and Culture by Daniel Corbeil


Croisement sur Park Avenue, 2009

C’est mon premier hiver. Si j’y survis, je fêterai ma première année passée à Montréal.

22h30. Bus 80, direction Nord. Il est là, je l’attend. Place des Arts. Froid intense : trente-cinq degrés sous zéro, avec un vent qui fouette à faire tomber les larmes.

L’engin reste sur place, adossé à cette promenade des festivals dont je ne comprends ni le sens, ni la dimension. Ses lampadaires galactiques imposent leurs courbatures lourdes sur la ville, éclairant railleusement un tas de neige géant. Un no man’s land. C’est bien. Et puis le MACM, chapeauté par un cube imposant et sombre, qui tiraille les lumières rouges dans un mouvement apaisant.

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January 29th, 2010

Indiana Jones Arrives in Catania: Palazzina

Posted in Europe, Fiction, Society and Culture by Daniel Corbeil

DCORBEIL | Una candela nella notte, 2008

Matin de soleil discret et de fraicheur prenante. J’ouvre le double battant de cette vieille fenêtre. J’y prend, le temps d’un instant suspendu, une large bouffée d’air. Au loin, des bruits sourds. Cris stridents. Voitures agressives. Cinq heures le matin : la ville se réveille déjà. Aurore violet. Je regarde la rosée qui suinte le long des vieilles pierres de ce palazzo.

Enivrement baroque.

Après une arrivée tardive, j’avais installé temporairement ma vie dans un gîte trouvé à la hâte sur internet. B&B Da Lucia. Un espace central, à partir duquel je pourrais poursuivre ma découverte de Catania.

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January 23rd, 2010

Pasta, Salmone and a P.A. Market

Posted in Canada, Fiction, Food, Interior Space, Society and Culture by Daniel Corbeil

DCORBEIL | Plaisir incandescent, 2009

« Fin d’après-midi de juillet. Soleil qui glisse lentement vers le nord-ouest – typiquement montréalais – que je regarde par la large porte qui s’ouvre sur la terrasse.

J’y trouve une amie, française de passage à Montréal, brûlant cigarettes sur cigarettes en étirant de longues conversations oisives à son amoureux sis en mère patrie.

J’étire le cou d’un centimètre supplémentaire : le ciel est mou. Vaste toile orangée qui découpe les clochers du Mile End.

Je retourne à la cuisine.

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January 23rd, 2010

Indiana Jones Arrives in Catania: Taxi Driver

Posted in Demographics, Europe, Fiction, Society and Culture by Daniel Corbeil

DCORBEIL | L’Etna fume la pipe : 2006

« Je suis à peine débarqué de cet avion trop petit que je pose mes pieds sur la piste. Le bus m’attend sous une pluie froide battue violemment par un vent gonflé d’une chaude humidité. On embarque, on débarque. Dix mètre à peine, tour de bus inutile et paresseux.

Les douaniers me parlent avec mollesse et estampillent mon passeport canadien sans me jeter le moindre regard. Je ne comprend rien de leur anglais, et ils n’essaient même pas de me parler en italien. Traitement éclair, acceptations hâtives. On me force à dégager le maigre espace dédié aux étrangers et je m’engouffre dans les couloirs du terminal, les secousses du vol encore au ventre.

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January 19th, 2010

Morning Coffee: Café Olimpico

Posted in Canada, Fiction, Interior Space, Society and Culture by Daniel Corbeil

DCORBEIL | Un caffè et un rêve, 2009

« En chemin, la pluie reprend vigueur et me rattrape rue Saint-Viateur. Je plonge, tête première, au Olimpico. La terrasse, partiellement à l’abri de notre climat capricieux, est déjà bondée par une foule bigarrée de fumeurs, accrocs du caffè, de Bobos, de m’as-tu-vus et autres lesbiennes dépravées. Aussi quelques habitués : le fou du village, le boulanger du coin. Une petite fille seule, l’air débile. Et moi, un peu à l’écart, un peu inclus dans le groupe.

Caffè macchiato, que je commande dans un italien trop confiant. On me sert, et je demande un verre d’eau, pour authentifier mon origine catanaise. Je donne un pourboire généreux, nonchalamment, tout en jetant un regard rassuré sur la mine heureuse du barrista. Les affaires sont les affaires, et je ne suis pas un cheap. De toute façon, je calcule qu’on me sert ici un café parmi les meilleurs en ville, pour un prix dérisoire. J’investis donc dans le service, même si ce dernier est toujours un peu laborieux. Et pas très volontaire.

M’installant sur une des tables qui longent la large fenestration, je constate que je suis bien seul ici. Même le fou du village se retrouve au centre d’une petite bande d’hurluberlus. Il reçoit un appel, ça semble important. Peut-être brasse-t-il des affaires. Des trucs louches. La drogue ? je m’interroge. Je penche davantage pour la porno, avec son air de pervers, ses culottes noires et délavées. Son veston vieillot, trop petit pour son ventre protubérant. Sa tête échevelée. Son regard perdu. Il est grotesque et se couvre de ridicule. Malgré tout, le barrista l’interpelle comme on le ferait un ami. Malgré sa mine bête, il fait partie de la place.

Alors que moi je suis seul. Un imposteur, une imposture. Un voyeur même. Un autre type de perversion.

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